La bixonimanie n’existe pas, mais des articles de blogs et des prépublications sur cette maladie inventée par une chercheuse en médecine ont suffi à tromper plusieurs intelligences artificielles conversationnelles et à s’introduire dans un article scientifique officiel, soulevant d’inquiétantes questions sur la vérification des données à l’ère de la démocratisation de l’IA.

La bixonimanie n’existe pas, mais cela n’a pas empêché des chatbots d’intelligence artificielle de la diagnostiquer. Inventée par une équipe de chercheurs suédois pour piéger les grands modèles de langage, cette maladie imaginaire — présentée dans deux fausses études qui étaient disponibles sur le site de prépublication Preprints.org jusqu’au 10 avril 2026 — a rapidement été recyclée par des robots conversationnels comme si elle figurait dans les manuels de médecine. Pire, des chercheurs l’ont même intégrée dans de vraies publications scientifiques.

Aux origines de la bixonimanie

Inventée de toutes pièces par Almira Osmanovic Thunström, chercheuse en médecine à l’Université de Göteborg, en Suède, la bixonimanie est apparue en ligne pour la première fois le 15 mars 2024 via deux articles de blog puis deux prépublications signées par un faux scientifique au portrait créé par IA. 

Celui-ci explique que passer trop de temps devant les écrans peut provoquer des symptômes oculaires très courants, entre douleur, démangeaisons et irritation. Et lorsque les yeux sont fréquemment frottés, les paupières peuvent prendre une légère coloration rosée, signe d’une maladie oculaire qui n’est autre que la bixonimanie. L’objectif d’Almira Osmanovic Thunström était clair, puisqu’il s’agissait de tester la facilité avec laquelle les systèmes d’intelligence artificielle intègrent de fausses données lorsqu’elles imitent les codes de la publication scientifique.

 

Images générées par IA de la bixonimanie, issues des prépublications de la chercheuse Almira Osmanovic Thunström.
Images générées par IA de la bixonimanie, issues des prépublications de la chercheuse Almira Osmanovic Thunström. // Source : Preprints.org

Pour éviter toute ambiguïté, la chercheuse a semé des indices flagrants dans les textes publiés, entre institutions fictives, clins d’œil à la culture populaire et déclarations assumant noir sur blanc que l’article était inventé. Les prépublications indiquaient ainsi très clairement : « Cet article est entièrement inventé » et « cinquante individus fictifs âgés de 20 à 50 ans ont été recrutés pour le groupe d’exposition ».

Les LLM mordent à l’hameçon

La diffusion de la bixonimanie dans les grands chatbots a été presque immédiate. Dès avril 2024, Copilot, Gemini, Perplexity et ChatGPT reprenaient cette fausse affection comme si elle existait réellement, en lui prêtant une origine liée à la lumière bleue, une fréquence d’exposition aux écrans supposée et des recommandations cliniques, rapporte la revue Nature. Plus frappant encore, ces réponses n’étaient pas toujours provoquées par un prompt lié au nom de la maladie, mais aussi par des descriptions de symptômes voisins.

Début avril 2026, certains modèles tels Gemini ou Copilot se montraient enfin sceptiques, évoquant bien le caractère fictif de cette maladie. D’autres comme ChatGPT continuaient cependant à halluciner, déformant même le sens de bixonimanie. Il s’agirait d’ « un terme […] parfois utilisé de manière informelle pour désigner une obsession ou une attirance excessive pour les baisers (du mot « baiser »), que ce soit donner ou recevoir des bisous », répond le chatbot d’OpenAI à un prompt de Numerama lui demandant ce qu’est la bixonimanie.

chatgpt maladie IA
Numerama a demandé à ChatGPT ce qu’était la bixonimanie. // Source : capture d’écran d’une discussion avec le robot conversationnel d’OpenAI le 15 avril 2026.

Dilemme éthique

L’expérience a fini par déborder jusque dans la littérature médicale officielle, puisqu’une étude parue fin 2024 dans la revue scientifique Cureus a cité l’une des prépublications falsifiées et présenté cette affection montée de toutes pièces comme une forme émergente de mélanose périorbitaire liée à la lumière bleue. Après avoir été alertée, la revue a retiré l’article le 30 mars 2026.

Si Almira Osmanovic Thunström redoutait les effets pervers de sa démonstration, elle raconte à Nature avoir pris conseil sur le plan éthique, dans l’espoir de révéler un problème sans en créer un plus grand. Cela n’a pas empêché les critiques, certains chercheurs considérant qu’elle a malgré tout produit de la désinformation.

Après avoir longuement hésité entre transparence méthodologique et risque de contamination durable des résultats de recherche en ligne, l’universitaire suédoise a finalement retiré ses prépublications le 10 avril 2026. La morale de l’histoire est on ne peut plus claire : réfléchissez à deux fois avant de croire ce que l’IA vous sort.

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