« True Story » est un chef-d'œuvre de l'empathie littéraire : Kate Reed Petty parle brillamment de la complexité de notre époque, car elle humanise tout ce qu'elle décrit. Ce premier roman plonge avec virtuosité dans le traumatisme et dans les réalités plurielles qui forgent nos vies.

En 1999, deux ados se vantent d’avoir agressé sexuellement Alice Lovett, alors qu’elle était inconsciente à l’arrière d’une voiture. La scène est d’abord racontée directement par les deux garçons auprès de leurs amis, jusqu’à ce que l’histoire devienne une rumeur dans le lycée et que la victime l’apprenne. Mais Alice ne se rappelle de rien et, quand la rumeur lui parvient, sa vie se brise. Lorsque les deux hommes se rétractent, expliquant avoir fait ce qu’ils estiment n’être qu’une « mauvaise blague », la situation est pire encore pour Alice. Que s’est-il vraiment passé ? Comment se construire quand un épisode de toute une vie reste irrésolu ? Ainsi démarre True Story.

Ce premier roman de l’Américaine Kate Reed Petty, paru en septembre 2021 chez Gallmeister, est un chef-d’œuvre sur le traumatisme, la vérité et le mensonge, les récits que l’on se raconte et que l’on nous raconte, toutes ces histoires sur lesquelles on construit nos vies. Construit à partir d’une variété de formes — le récit à la première ou à la troisième personne, le script cinématographique, l’épistolaire — True Story explore le caractère pluriel de la réalité que nous partageons, avec une immense maestria littéraire.

« Je n’ai pu le faire que grâce à mes amies en ligne »

La profonde humanité du roman bouleverse. On tourne les pages avec intensité, jusqu’au dernier chapitre qui se vit comme une déflagration émotionnelle lorsqu’on comprend le récit de Kate Reed Petty dans son ensemble. True Story est ce genre de livres qui ne se referme jamais vraiment, que l’on ne voudrait jamais bien loin de notre table de chevet, même la lecture terminée.

Kate Reed Petty // Source : Photo officielle de l’éditeur

Le récit de Kate Reed Petty est une lecture essentielle aussi parce qu’elle raconte brillamment notre époque contemporaine. Une époque où les expressions comme « fausse information » ou « réalité alternative » sont devenues monnaie courante. Une époque où les réseaux sociaux confrontent une multitude d’opinions et racontent, par nos publications, nos interactions, un certain récit de nos vies. Une époque, en clair, où la notion même de vérité est une question fragile, où l’on se perd parfois, et qui inquiète.

Le rôle d’Internet dans nos vies est subtilement présent dans le roman de Kate Reed Petty. Mais là où il est tendance d’en faire un espace néfaste par nature, la romancière nuance à travers l’expérience d’un personnage : «  Après, je me suis fait tellement harceler que j’ai dû quitter le lycée sur avis médical, et il m’a vraiment fallu travailler dur pour remonter ma moyenne et arriver là où j’en suis aujourd’hui. Je n’ai pu le faire que grâce à mes amies en ligne. » Sous ce regard, Internet devient tangible, un espace véritable qui nous connecte dans nos réalités — parfois positivement car l’empathie est plus forte que les frontières du virtuel.

True Story. // Source : Gallmeister

True Story de Kate Reed Petty parle brillamment de notre époque, de sa complexité, car elle humanise tout ce qu’elle décrit. Sous sa plume, Internet n’est pas un maelström lointain, purement froid et virtuel, mais la somme de nos croisements relationnels ; un espace d’existence où il est possible aussi de se rencontrer, de se réparer. Avec Kate Reed Petty, le traumatisme n’est pas non plus une notion psychologique ne méritant qu’une analyse systématisée et désincarnée, mais bien davantage : une part de notre récit personnel.

En creux de ce cheminement, on trouve un appel à relier les récits entre eux. Kate Reed Petty montre que les mensonges et les réalités inventées sont toxiques car ces contre-vérités séparent, brisent, fractionnent le monde. Mais, dans ce roman prodige, elle rappelle aussi — et c’est plus rare — que l’empathie nous fait grandir en nourrissant une curiosité incessante pour l’altérité, pour la variété des récits. La littérature en est d’ailleurs un vecteur, comme le prouve True Story.

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