Josselin Bordat publie un recueil de 12 nouvelles qui plongent lecteurs et lectrices dans un futur proche, parfois touchant, parfois moqueur, pour réfléchir à l'impact des nouvelles technologie sur la sexualité des humains de demain. Notre critique.

C’est la règle la plus célèbre d’internet : « Si ça existe, il y a de la pornographie à ce sujet » (règle n°34, et s’il n’y a pas de pornographie à ce sujet, il y en aura bientôt, règle n°35). Josselin Bordat en sait quelque chose. Dans son précédent roman, Le_zero_et_le_un.txt, paru aux éditions Flammarion, il décrivait la relation d’une intelligence artificielle avec le programme d’un véhicule autonome. Son nouvel ouvrage, le recueil de nouvelles 2069 (éditions Anne Carrière), imagine ce que les nouvelles technologies – mais aussi le réchauffement climatique, l’évolution de certaines moeurs – pourraient faire à la sexualité dans un demi-siècle : de la création d’applications de rencontre pour absolument toutes les configurations à des questions plus existentielles sur le futur de la filiation. Tout cela avec l’humour qui caractérise le travail de Josselin Bordat, co-fondateur de Brain Magazine et actuel rédacteur en chef du podcast sex-positif Crac Crac  de Canal+.

À l’image de l’industrie du X, qui n’a jamais vu une innovation technologique qu’elle n’a pas immédiatement adoptée avec plus ou moins de bon goût et de succès (le caméscope, les cassettes vidéos, le streaming, la réalité virtuelle…), 2069 pousse parfois son principe jusqu’à l’absurde, alternant entre de nombreux registres. D’une nouvelle à l’autre, le ton est railleur (Béziers plage et la visite sous-marine d’un Cap d’Agde englouti par la mer), irrévérencieux (Destination Uranus, ou Les marseillais en orbite, l’Île de la tentation dans l’espace), sensuel (l’attirance pour une personne dont on ne connaît pas le genre dans « Aimé·e ») mais également sinistre (une révolte de sexbots dans Chicago) ou encore malsain (la bestialité de Good girl).

« 2069 » de Josselin Bordat

Revivre le passé

La nouvelle la plus touchante est peut-être la première, One more time, dans laquelle deux personnages tentent une « temp-rapie » de couple. Il s’agit de courts voyages dans le passé, devant leur permettre d’observer des moments clés de leur relation et peut-être mieux comprendre d’où viennent leurs problèmes de couple. À la manière du film Eternal sunshine of the spotless mind de Michel Gondry, une technique fantastique se retrouve appliquée à des tourments communs et intimes. « Si le code des nouvelles mobilités temporelles empêchait les voyageurs d’agir sur le passé, en revanche le passé, ainsi revécu, agissait bel et bien sur les personnes en chronothérapie. Les sauts changeaient peu à peu ceux qui sautaient. Et ce même dans les cas où les couples souhaitaient revenir à des épisodes en apparence futiles. »

Autre trouvaille, comique cette fois-ci, « La sonde ». Envoyée par la NASA dans les années 1970, la sonde spatiale Pioneer transporte des informations sur l’humanité sous la forme d’une plaque métallique, représentant notamment un homme et d’une femme nus. Cette plaque se veut un message pacifique à destination du cosmos. Mais du point de vue des aliens qui l’interceptent, l’étrange objet qui a traversé l’univers pour venir à leur rencontre ressemble davantage à une dick pic non sollicitée. « – Vous avez tous bien compris, les bipèdes ont cru utile de joindre à leur message deux représentations licencieuses de leur espèce. » commente d’un air grave le rapporteur Mor’Bog’Bog devant une commission de bulbes scandalisés.

L’incontournable capitalisme

Des nouvelles les plus drôles aux plus inquiétantes, un fil rouge traverse le recueil : l’évidence de la marchandisation de la sexualité et des relations interpersonnelles. Une multitude d’entrepreneurs, d’entreprises médiatiques et d’annonceurs peuplent chaque histoire, à la recherche de nouvelles façons de monnayer les fantasmes de leur époque.

« 2069 » de Josselin Bordat

Dans Conditions générales de Ventre, on rencontre ainsi Ruben Rapace, un designer de rêves artificiels via neuropuces, spécialisé dans les rêves érotiques. « Ce n’était pas la plus sophistiquée dans le genre, mais elle présentait de très loin le meilleur rapport qualité-prix. Pour une centaine de couronnes suédoises on avait le choix dans une vaste gamme de rêves réalistes et immersifs. Certains étaient gratuits, d’autres accessibles sur abonnement premium. » Vous ne supportez pas les pop-up pornographiques qui peuvent apparaître sur vos écrans ? Attendez de voir une façade d’immeuble sponsorisées par un site X (dans « Maria Prima »).

Aujourd’hui comme dans cinquante ans, le sexe vend. Parmi toutes les hypothèses folles imaginées par Josselin Bordat dans cet ouvrage, voilà une prédiction pour l’avenir tout ce qu’il y a de plus probable.

2069. 12 récits futuristes avec de l’amour, du sexe et des robots tout nus, Josselin Bordat, éd. Anne Carrière, 167 pages, 17 euros.

Partager sur les réseaux sociaux

La suite en vidéo