Depuis les propos polémiques des cofondateurs de Tipeee sur les contenus que la plateforme acceptait, plusieurs vidéastes ont annoncé la quitter. À la place, ils se rabattent en grande partie sur uTip, une plateforme beaucoup plus petite, qui a ouvertement pris position contre les contenus extrêmes. Mais que trouve-t-on sur le site ?

« uTip assume d’avoir une ligne éditoriale que nous avons voulue la plus large et inclusive possible, qui ne comporte pas de jugement qualitatif mais ne laisse pas sa place à du contenu que nous estimons dangereux ou inapproprié ». Cette phrase ne sort pas de nulle part : elle a été publiée sur Twitter par uTip, peu après les déclarations polémiques du cofondateur de Tipeee.

Ce dernier expliquait «  assumer tout ce qu’il y a sur ce site, du plus antisémite au moins antisémite, et du plus complotiste au moins complotiste » dans un documentaire de Complément d’Enquête dédié au business des fake news.

Et uTip a tout de suite marqué son opposition avec une série de plusieurs messages sur Twitter.

Jusque-là restée dans une relative obscurité et utilisée par assez peu de créateurs, uTip est désormais un nom plus connu. Comme le leader français Tipeee, le site permet à des internautes de soutenir financièrement des créateurs et créatrices en leur envoyant de l’argent, une fois ou de manière régulière.

Sa prise de position, diamétralement opposée à celle revendiquée par Tipeee, a attiré l’attention des créateurs et créatrices déçues, qui sont nombreux depuis la semaine dernière à migrer sur la plateforme.

La plateforme s’appuie en effet sur une charte éthique, détaillée sur son site internet, et qui précise que les contenus  «  illégaux », « appelant à la haine », «  injurieux », ou encore «  à caractère exagérément prosélyte » sont interdits. Les contenus propageant des fake news, notamment sur les vaccins, sont censés ne pas être acceptés par la charte. Mais que trouve-t-on vraiment sur uTip ? Est-ce vraiment une plateforme « comme Tipeee, mais en plus éthique  » ?

La charte uTip // Source : uTip

Conspiration et extrême droite existent bien sur uTip

Numerama a fouillé dans les profils présents sur uTip, et en a trouvé une quinzaine tenant des propos extrêmes. S’ils représentent une très petite minorité des utilisateurs et utilisatrices et qu’ils ne comptent pas beaucoup d’abonnés, il est toutefois important de reconnaitre leur existence. Les profils en question partageaient notamment des vidéos sur la supposée « dangerosité des vaccins », sur leur origine prétendument douteuse, ou bien les comparant à un « génocide ». D’autres encore estimaient que le port du masque était néfaste pour la santé, ou parlaient du Great Reset, un complot contre l’humanité qui serait ourdi par une élite mondiale.

Le « coach bien-être holistique » Hayssam Hoballah, par exemple, tenait également une page uTip. Il fait partie des figures les plus importantes de la complosphère française, proche du Conseil National de Transition, un organisme appelant à renverser le gouvernement. Hayssam Hoballah a également tenu des propos antisémistes, et a partagé en juin un lien vers un site antisémite, qui cartographiait les personnes supposément d’origine juive, explique Conspiracy Watch.

Nous avons également trouvé des profils de personnalités d’extrême droite, comme celui de Daniel Conversano, un suprémaciste blanc (dont même la page Tipeee avait été fermée en 2020 après 4 ans d’existence) et créateur du site raciste Suavelos. D’autres petits youtubeurs d’extrême droite étaient également sur la plateforme, partageant des contenus sur des thèmes aussi variés que le pass sanitaire et l’apartheid.

La page uTip de Daniel Conversano, depuis supprimée // Source : Capture d’écran Numerama

Une modération manuelle

Malgré sa charte, et comme tous les sites de financement participatif, uTip a donc attiré complotistes, fake news, et certains créateurs tenants des propos extrêmes. Nous avons transmis à uTip les profils que nous avions repérés. Depuis, 7 d’entre eux ont été supprimés par les équipes de la plateforme. Mais comment expliquer leur présence sur la plateforme, jusqu’à ce que nous les signalions ?

Cela tient en partie à la façon dont la modération est effectuée sur le site. Tout le monde peut s’inscrire sur uTip. Une vérification est faite par les équipes pour certains profils dès leur arrivée sur la plateforme, mais le plus gros tri n’est effectué que lors des demandes de virement d’argent, c’est-à-dire lorsqu’un utilisateur veut récupérer le montant qu’il a récolté auprès des internautes.

C’est à ce moment-là que les équipes vérifient manuellement les profils, et qu’il peut être décidé de ne pas accepter de reverser les fonds à l’utilisateur en question. Il convient donc de préciser que certains des profils problématiques que nous avions repérés n’avait peut-être pas passé cette étape — même si certains, parmi eux, ont pu recevoir de l’argent. Et, comme les vérifications sont faites manuellement, il reste normal que quelques profils problématiques arrivent tout de même à passer à travers les mailles du filet.

« On est une petite équipe de 5 personnes, on est conscient qu’il y a des personnes peut-être pas recommandables sur la plateforme, donc on fait beaucoup appel à nos utilisateurs pour les signalements  », nous explique Stanislas Mako, le CEO de uTip, interrogé sur la présence de ces profils problématiques. « Pour Géopolitique Profonde (un site de fake news complotiste, ndlr), c’est quelqu’un qui nous l’a signalé. Conversano, on nous l’a fait remonter sur Twitter ».

Certains profils toujours en ligne

Il est important de relever que tous les profils problématiques n’ont pas été supprimés. Certes, la page du suprémaciste d’extrême droite Daniel Conversano a bien été retirée de la plateforme, de même que d’autres profils d’extrême droite ou de youtubeur qui partageait des propos anti-vaccins. Mais les pages des sites complotistes Géopolitique Profonde et Planète 360 sont, elles, toujours en ligne.

Ces profils sont seulement signalés par un message d’avertissement, affiché en grand sur la page, qui précise que le créateur partage des «  informations fausses ou sujettes à controverse », et invite les internautes à se renseigner sur des sites de fact checking. Mais leurs propriétaires peuvent toujours gagner de l’argent en utilisant uTip.

La page de Planete360

Pourquoi garder ces pages complotistes, dont les propos ne sont finalement pas si loin de ceux tenus par le faux documentaire conspirationniste Hold Up, et en supprimer d’autres ?

«  On essaie de trancher en fonction de la dangerosité des propos, de leur véhémence, de leur violence », explique Stanislas Mako. «  Le complotisme reste vraiment un sujet très dur à trancher. Avant, on avait plutôt des problèmes d’appels à la haine ». L’arrivée du Covid a complètement changé les problèmes de modération auxquels uTip était confronté. « J’ai envie de croire qu’on peut parler aux gens convaincus par les propos complotistes — on a une responsabilité qui est de dire “j’entends que tu as envie de dire ça, mais je souhaite te proposer un contenu de fact checking”. On fait de la prévention et de la pédagogie. »

Des limites floues

uTip a beau avoir critiqué la manière dont Tipeee avait permis le financement du film complotiste Hold Up, la plateforme est aussi, elle-même, tiraillée par des choix, et contrainte de poser des limites parfois relativement floues dans la manière dont elle modère les contenus.

La modération est gérée par le comité d’éthique de uTip, composé de deux personnes : Stanislas Mako, et une collaboratrice de la plateforme. Les décisions qui sont prises, notamment pour savoir s’il faut conserver la page d’un créateur dont les propos seraient problématiques, ou à la limite de la légalité, reviennent donc à ces deux personnes. Et elles seront donc forcément toujours le reflet d’une position et d’un point de vue — même si Stanislas précise faire parfois appel à des experts ou expertes pour se renseigner avant de prendre une décision.

Pour uTip comme pour les autres plateformes et réseaux sociaux, la question de la modération est donc toujours très complexe. « Je ne peux pas dire que je connais tous les profils de uTip  », reprend Stanislas Mako, «  mais je pense qu’on a la chance d’être une petite plateforme, et ça nous permet de toujours gérer comme des humains, là où un Facebook ou un Twitter font appel à des algorithmes ». Stanislas Mako assume «  qu’il y a des propos qui ne nous plaisent pas », contrairement à d’autres plateformes qui se disent neutres ou apolitiques. Mais comment savoir où exactement placer le curseur ? Est-ce une tâche impossible ? Ne risque-t-on pas, à partir du moment où l’on héberge des contenus ou des créateurs, d’être mis face à certaines contradictions ? uTip veut, en tout cas, croire qu’un juste milieu est trouvable.

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