Les gérants de la plateforme Tipeee ont expliqué dans un reportage ne pas souhaiter « trancher le vrai du faux, le bien du mal, sur des domaines comme l'histoire, la médecine, la politique ». Mais le discours, basé sur un concept de « légalité », reste ambigu lorsque cela touche, notamment, à la présence de créateurs ouvertement antisémites.

À quel point la plateforme Tipeee tolère-t-elle le financement de créateurs qui produisent des contenus problématiques — même les pires, jusqu’à des créateurs antisémites ? Un début de réponse se dessine avec une prise de parole des deux gérants dans un documentaire diffusé par France 2 ce 2 septembre 2021.

Ce questionnement est tout particulièrement entré dans l’actualité lorsque, fin 2020, les producteurs du documentaire complotiste Hold Up, rempli de fausses informations sur la pandémie, ont financé leur projet en passant par les plateformes Tipeee et Ulule. Pour Tipeee, cela représentait plus de 150 000 euros : un montant qui a bien été versé aux auteurs en janvier 2021, comme Numerama l’avait à l’époque confirmé. C’est la somme la plus élevée en un temps si court obtenue sur cette plateforme de financement participatif.

Cette actualité récente n’est pas isolée. Ce n’est pas le seul exemple de contenus problématiques aidés par Tipeee. On y trouve le financement de chaînes Youtube complotistes diffusant de fausses informations, ou encore de sites et de créateurs ouvertement antisémites. La plateforme a longtemps laissé planer le doute sur son rapport à certains créateurs qui sont financés grâce au site, en refusant notamment de réagir officiellement à toutes sollicitations de médias.

La plateforme a par exemple continué à héberger Hold Up, et ne s’est jamais réellement exprimée en la défaveur de ce faux documentaire, pourtant dangereux en période de crise sanitaire. Elle s’est seulement fendue d’un simple message d’avertissement aux internautes, ne changeant pas grand chose sur le fond ni la forme. Dans les faits, Tipeee aide donc les internautes à soutenir ce contenu, mais jusqu’alors sans exprimer ouvertement ce soutien.

La page Tipeee de TPROD. // Source : Capture du 18 janvier 2021

Numerama a plusieurs essayé de joindre, ces dernières années, les fondateurs de la plateforme pour mieux comprendre leur démarche. Ils ont décliné à chaque fois, ne souhaitant jamais s’exprimer sur leurs choix — notamment depuis la publication d’une longue enquête en 2018 sur ses zones d’ombre.

Dans ce documentaire de Complément d’enquête diffusé par France 2, les deux gérants Michaël Goldman et Jonas Mary ont toutefois donné quelques éléments de réponse. C’est la première fois qu’ils se sont exprimés sur le sujet.

Quels sont les arguments des gérants ?

Durant l’entretien diffusé par Complément d’enquête, les deux gérants prennent position en se rangeant derrière « le droit », sans citer de textes de loi ou d’exemple concret des limites qu’ils posent. Ils expliquent par exemple avoir visionné Hold Up, et s’être interrogés sur la légalité du contenu : or, pour Jonas Mary, il n’y a «  rien qui soit juridiquement attaquable », raison pour laquelle le film serait resté sur le site.

«  J’assume tout ce qu’il y a sur ce site, du plus antisémite au moins antisémite, du plus complotiste au moins complotiste »

Michaël Goldman ajoute alors qu’il s’agit, à ses yeux, d’un message envoyé aux autres personnes hébergées sur le site : sans condamnation par la justice, tout le monde est le bienvenu. Le cofondateur explique qu’indépendamment de son avis sur le contenu de ce qui est hébergé, il « assume tout ce qu’il y a sur ce site, du plus antisémite au moins antisémite, du plus complotiste au moins complotiste  », ne voyant «  aucune raison valable ou morale de les enlever  » et souhaitant même «  les défendre sur le site ».

De son côté, Jonas Mary explique que ce n’est pas à Tipeee de prendre position : « On voudrait pas trancher le vrai du faux, le bien du mal, sur des domaines comme l’histoire, la médecine, la politique. (…) Notre rôle est d’accompagner toutes les paroles pour qu’elles aient les moyens de débattre entre elles. »

La réponse après diffusion du reportage

Dans une vidéo complémentaire publiée à la suite de la diffusion du reportage de France 2, Michaël Goldman a mis en cause le montage de Complément d’enquête, en soutenant que celui-ci était construit à charge à partir des deux heures d’enregistrement. Il indique que le document s’éloigne de la réalité en affirmant que Tipeee n’est pas regardant sur la modération : « Chaque projet qui touche 1 euro sur Tipeee est étudié par nos chefs de projet ». Il explique que lorsqu’un projet est borderline, c’est-à-dire potentiellement problématique, l’équipe se penche en détail sur le projet afin d’en déterminer la légalité — par exemple si les créateurs ne sont pas enregistrés par Miviludes (organisme répertoriant les pratiques sectaires).

Michaël Goldman ajoute que le reportage laisse entendre que Tipeee assumerait les contenus de type complotiste «  pour l’argent », ce qui n’est selon lui pas le cas : il y a 50 000 autres projets sur la plateforme, l’entreprise fait plus d’un million d’euros de chiffre d’affaires, « alors les 10 000 euros de Hold Up est une virgule dans notre économie ». Pour Michaël Golden, Tipeee garde des projets dont ils n’aiment pas forcément le discours non pas pour l’argent, mais pour défendre ce qu’il appelle «  la liberté d’expression », sans donner de définition de ce qu’il entend précisément par ce terme.

Cette notion a été également reprise dans une communication officielle sur le site de Tipeee. On peut désormais y lire : « Nous sommes peut-être naïfs, ou d’une autre époque. Notre morale s’est forgée sur les bancs d’une école du siècle dernier, et notre acception de la liberté d’expression à l’aide de citations apocryphes de Voltaire. Ainsi nous nous battons réellement, humblement, pour donner la parole à tout le monde ; conscients qu’il n’y a dans cette prise de position à peu près rien à gagner pour nous, mais tout à gagner pour le bien commun. C’est ce que nous souhaitions rappeler ici. »

Un effet boule de neige à venir ?

Le discours général des gérants de Tipeee revient donc globalement à l’idée que tous les contenus sont accueillis, avec pour seule limite celui d’une condamnation ou non par un organisme légal. Cela clarifie la position de la plateforme en théorie, mais ne résout en fait rien dans la pratique : à partir de quel moment le seuil de la légalité est-il franchi ? De plus, l’antisémitisme est, par définition, déjà illégal en France : faut-il attendre la condamnation pour retirer le soutien à un créateur qui propage des discours illégaux ? N’y a-t-il pas déjà ici une contradiction entre le discours affiché (supprimer les discours illégaux), mais assumer d’héberger des créateurs antisémites ?

L’ambiguïté du discours semble en tout cas faire fuir certains créateurs et créatrices de la plateforme depuis la diffusion du reportage de France 2. Plusieurs ont annoncé récemment leur départ de Tipeee, dans un effet boule de neige sur lequel nous reviendrons bientôt sur Numerama.

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