En 2014, une employée de la startup française spécialiste des jeux mobile Oh BiBi a retrouvé un verre contenant du sperme sur son bureau. Cette affaire montre la difficulté de dénoncer des faits de sexisme et de violence psychologique dans un milieu où les femmes sont encore peu nombreuses, d’être prise au sérieux et d’obtenir justice. Aujourd’hui, les patrons du studio admettent des erreurs dans la gestion de cet événement traumatique — une prise de conscience qui commence à émaner plus globalement dans l’industrie du jeu vidéo.

Pour Justine*, obtenir un CDI dans une entreprise de jeux vidéo était « un rêve » qui a tourné au cauchemar.

Après plusieurs années de galère, elle finit par obtenir le précieux contrat. Elle est embauchée en 2014 chez Oh BiBi. L’entreprise est alors jeune, mais prometteuse : fondée par deux anciens de Gameloft, géant français des jeux mobile, elle a déjà un succès à son actif, Motor World Car Factory. Durant l’été 2014, Oh BiBi signe même sa première levée de fonds, de 3 millions d’euros, auprès de la société d’investissement TIME et de gumi, un des leaders japonais des jeux mobile. Aujourd’hui, elle est considérée comme « un fleuron mondial du jeu vidéo mobile », avec de nombreux jeux populaires sur smartphone (Lol Kart, Frag, etc).

En 2014, au sein de la startup parisienne, l’ambiance est frénétique. On travaille beaucoup, mais on s’amuse aussi. Le bureau dispose même d’une borne d’arcade, où les employés traînent parfois après le travail. « Tout se passait très bien au début. J’étais heureuse de faire des heures supplémentaires, et montrer que j’étais motivée et capable », se souvient Justine. Un soir, elle reste un peu plus tard que d’habitude, pour jouer aux jeux vidéo avec quelques collègues et deux de leurs amis, non-employés d’Oh BiBi. Ils partent en même temps.

Le lendemain, en arrivant au travail, Justine se rend à son bureau. Elle ouvre un tiroir et y récupère son verre personnel, dans lequel elle a l’habitude de boire de l’eau. Une odeur suspecte lui monte au nez. En regardant dans son verre, elle y trouve du sperme.

Motor World Car Factory // Source : Oh Bibi

« Je me suis dit que c’était le moment de parler »

L’histoire de Justine s’inscrit dans un contexte plus global de dénonciation du sexisme et harcèlement, sexuel ou non, au sein de l’industrie des jeux vidéo. En juillet, Numerama et Libération ont révélé l’ambiance toxique qui régnait au sein du géant français Ubisoft, avec son lot de harcèlement sexiste et sexuel. C’est grâce à ces histoires que Justine a voulu raconter la sienne. « Je me suis dit que c’était le moment de parler », explique-t-elle. «  Je travaille dans les jeux vidéo pour apporter du bonheur aux gens. Moi, derrière, j’ai beaucoup souffert. » Pour les besoins de cette enquête, Numerama s’est entretenu avec sept anciens employés d’Oh BiBi, tous présents au moment des faits, en octobre 2014 (ils étaient 18 à l’époque), et la direction de l’entreprise, qui nous a confirmé le déroulé des événements.

Traumatisée par sa découverte, Justine se confie à des collègues avant, finalement, de prévenir les dirigeants et cofondateurs d’Oh BiBi, Stanislas Dewavrin et Martial Valéry. « J’ai regardé, j’ai senti, ça me semblait vraiment être du sperme », explique ce dernier, dans un entretien accordé à Numerama. « Je n’avais aucune raison de le remettre en cause, et je ne le remets pas en cause aujourd’hui. »

Les patrons d’Oh BiBi se rendent dans un commissariat du IIIe arrondissement. Sur les conseils de la police, et de l’avocate de la société, ils convoquent une première fois les employés, qui sont informés qu’un « verre souillé » a été retrouvé dans les locaux. Le lendemain, Justine se rend elle aussi à la police, accompagnée de ses patrons. Au total, elle déposera deux mains courantes (dans deux commissariats différents, proches de son lieu de travail et là où elle habitait à l’époque) puis une plainte contre X pour violence ayant entraîné une incapacité de travail n’excédant pas 8 jours, dans un commissariat du XVIIe arrondissement. Le document, daté du 31 octobre 2014, a été authentifié par Numerama.

Le problème, c’est que lorsque Justine dépose enfin plainte, elle n’a plus en sa possession le fameux verre. Il a été retiré de son bureau par ses patrons au moment des faits, qui l’ont rangé dans un sac plastique, puis dans le coffre-fort de la société. Contactée par Numerama, la direction d’Oh BiBi confirme. « C’était une pièce à conviction, on voulait la protéger », justifie Martial Valéry. Cet élément va cristalliser les tensions.

Justine réclame rapidement d’avoir accès au verre afin de procéder à un test ADN dans un laboratoire privé, ce que ses patrons refusent. En France, il est interdit de réaliser un test génétique sans ordonnance médicale, injonction judiciaire ou projet de recherche strictement défini. La direction promet en revanche à Justine de mener une enquête interne. Elle consulte les bandes-vidéo d’une caméra présente dans le hall de l’immeuble où se trouve le bureau, qui ne montrent aucune personne de la société sortant ou entrant en dehors des heures d’ouverture. Elle réalise des entretiens individuels, qui ne donnent rien non plus. La direction d’Oh BiBi tente enfin de contacter l’inspection du travail pour être accompagnée sur le sujet. Sans retour.

« S’ils avaient voulu monter au créneau, ils l’auraient fait »

Des années après, il est impossible de connaître les tenants et aboutissants de toute cette histoire. Le coupable était-il un employé de l’entreprise, quelqu’un d’extérieur ? S’agissait-il d’un acte d’intimidation, d’une très mauvaise blague ? Justine a travaillé pendant presque deux ans au sein de cette entreprise où elle a subi ce traumatisme, sans jamais pouvoir résoudre l’affaire.

Pendant tout ce temps, elle a eu peur pour sa sécurité, a craint d’être dans la même pièce que son agresseur, s’est sentie profondément déprimée à l’idée qu’on ne retrouve jamais le coupable. Pour elle, la réaction des dirigeants d’Oh BiBi n’a pas été à la hauteur de cette souffrance. Dans leur gestion des évènements, ils n’ont, certes, jamais remis en cause la version de Justine. Pourtant, lorsqu’elle a porté plainte fin octobre 2014, ils n’ont pas apporté immédiatement le verre à la police : il est resté presque six mois en leur possession. « À ce moment-là, on se dit que l’enquête est en cours, et que les policiers reviendront vers nous. Donc on est dans l’attente de leur retour », explique Martial Valéry. «  Effectivement, on aurait pu être plus proactifs sur le sujet. Peut-être qu’on a attendu trop longtemps. »

De leur côté, les employés de la société sont choqués et angoissés par les évènements. Au total, trois réunions sont organisées. Deux au moment des faits, et une autre après le dépôt de la plainte de Justine. À chaque fois, le même constat : il n’y a pas plus d’informations à donner. Pendant de longs mois, l’angoisse va planer. Le coupable est-il parmi leurs collègues ? « La direction n’a pas plus communiqué que ça avec nous. S’ils avaient voulu monter au créneau, ils l’auraient fait  », juge Thomas*, un ancien employé d’Oh BiBi. « Encore aujourd’hui, je m’interroge sur cette histoire. » Tous les anciens salariés interrogés par Numerama se souviennent d’une ambiance très tendue, de « soupçons », voire d’une « chasse aux sorcières » entre collègues qui se soupçonnaient les uns les autres. « Pour moi, à part ces réunions, rien a été fait pour résoudre ou améliorer la situation », ajoute Baptiste*, lui aussi présent chez Oh BiBi en 2014. « Ils ne voulaient pas trop en parler. Ils tenaient beaucoup à l’image de l’entreprise. »

Quand la victime reçoit un avertissement

Les choses empirent pour Justine. Le 5 novembre, moins d’un mois après les faits, elle reçoit un avertissement de ses employeurs, sous la forme d’un courrier recommandé. Ils l’accusent d’avoir organisé « une réunion » informelle avec ses collègues et d’y avoir « exposé du matériel médical ». Justine, de son côté, affirme avoir simplement montré un écouvillon de prélèvement à la demande d’un collègue, et qu’il ne s’agissait pas d’une réunion, mais d’une discussion à voix haute en l’absence de ses patrons. « Nous constatons que vous n’exécutez plus vos tâches professionnelles avec rigueur et professionnalisme, et que vous adoptez un comportement incompatible avec notre mode de fonctionnement  », ajoute le document. « Cet incident, bien que choquant, ne peut pas tout excuser. » Interrogé au sujet de cet avertissement, Martial Valéry dit aujourd’hui qu’il le trouve « dur ». « Si ça devait se reproduire aujourd’hui, je n’emploierais pas les mêmes termes. » Après la réception de ce courrier, Justine est arrêtée pendant plusieurs semaines.

L’avertissement reçu par Justine* // Source : Document Numerama

C’est beaucoup plus tard que la police intervient. Elle contacte d’abord la direction d’Oh BiBi en janvier 2015, puis se présente en mars dans les locaux, plus de cinq mois après les faits. Les policiers récupèrent enfin le verre. Aucun employé n’est auditionné. L’affaire sera finalement classée en juin 2016, au motif que les faits dénoncés par Justine «  ne sont pas punis par la loi », d’après l’avis de classement qu’a pu consulter Numerama. La conclusion a beau être un raccourci — il pourrait s’agir ici a minima de violences psychologiques, selon le Code pénal — elle est malheureusement fréquente dans ce genre d’affaires. D’après des statistiques du gouvernement (qui se fonde sur l’année 2016), 73 % des affaires de violences sexuelles traitées par les parquets sont finalement classées sans suite. Dans 65 % des cas, le motif invoqué est que l’infraction est insuffisamment caractérisée. Dans 11,8 % des cas, il s’agit d’une « absence d’infraction », c’est-à-dire que les faits sont considérés comme ne violant pas la loi.

Les mois suivants sont difficiles pour Justine. Très affaiblie psychologiquement, elle est arrêtée à plusieurs reprises. « Je m’isolais beaucoup, on me parlait peu au bureau, je pleurais souvent  », se souvient-elle. Ses relations avec ses patrons sont très tendues, on lui fait des reproches sur sa productivité, la qualité de son travail. Certains collègues la soupçonnent d’avoir menti, l’accusent de trop en faire ou de chercher un coupable à tout prix. Justine finira par quitter Oh BiBi en fin 2016, éreintée par cette affaire et par la pression subie au bureau. « Elle a été ostracisée de la boîte », juge Fabien*, ancien employé d’Oh BiBi. « Des gens considéraient que ça faisait tache dans la belle progression de l’entreprise. Mon ressenti personnel, c’est qu’on a essayé d’étouffer l’affaire. »

« Si on n’avait pas voulu en parler, on ne se serait pas tout de suite rendus à la police », se défend Martial Valéry. « Nous étions [des managers] inexpérimentés, donc peut-être qu’on a fait des erreurs dans nos appréciations ou qu’on n’a pas communiqué de la manière la plus claire. Mais j’estime qu’on a fait tout ce qu’on pouvait à l’époque. »

« Il y a eu l’Oh BiBi d’avant cette histoire, et celui d’après »

Les affaires de harcèlement (sexuel ou non) sont fréquentes en entreprise, quelle que soit l’industrie. Mais le milieu du jeu vidéo comporte des caractéristiques qui peuvent favoriser ce genre de comportements, et rendre plus difficile leur dénonciation. Ses entreprises sont peu diverses : en France, les studios de jeux vidéo emploient en moyenne 14 % de femmes, d’après le Baromètre annuel du jeu vidéo en France. Dans le cas des startups, il est fréquent qu’il n’y ait pas de service RH identifié. En 2014, chez Oh BiBi, il existait seulement un poste « d’office-manager », qui s’occupait à la fois du suivi comptable, des RH, de la gestion administrative, de l’organisation des différentes activités proposées aux employés et de l’achat des fournitures et de la nourriture disponible au bureau. D’autres personnes interrogées décrivent une « ambiance typique de startup »,  « trop amicale », où « la communication est très brouillée », « beaucoup de drama », «  la vie privée et vie professionnelle sont trop proches. » On mentionne aussi du sexisme, «  certains employés très machistes », la difficulté de prouver sa légitimité quand on est une femme. Les cadences de travail peuvent être très difficiles. Le turn-over d’employés est élevé. Entre fin 2016 et avril 2017, à la suite de l’échec d’un projet «  difficile financièrement et humainement  », les effectifs d’Oh BiBi sont passés de 27 à 17 personnes.

Depuis cette époque, la startup s’est relancée. Elle a de nouveau levé des fonds en 2018, à hauteur de 21 millions de dollars, auprès des fonds Atomico et Korelya, piloté par l’ancienne secrétaire d’État au numérique Fleur Pellerin (contacté par Numerama, Korelya a affirmé ne pas être au courant de cette affaire). Mais pour plusieurs anciens employés, une chose est claire : «  Il y a eu l’Oh BiBi d’avant cette histoire, et celui d’après. » La startup emploie désormais 35 personnes, dont 7 femmes (soit 20 % des effectifs), et a recruté deux employés responsables des relations humaines.

« Si j’avais su comment ça allait se passer, je n’aurais rien dit. »

Un employé actuel, dans un entretien avec Numerama, parle aujourd’hui d’une ambiance « bienveillante et transparente ». Le 3 juillet, deux jours après les premières révélations de Libération sur Ubisoft, la direction d’Oh BiBi a profité d’une réunion hebdomadaire pour parler de harcèlement au travail à leurs employés, en citant l’enquête de nos confrères. Les cofondateurs ont appelé à la responsabilité collective, prévenant que cela pouvait arriver « n’importe où ». En guise d’exemple, ils ont ouvertement parlé des évènements d’octobre 2014 qui se sont passés chez Oh BiBi.

« Les jeux vidéo sont un tout petit milieu. Si je partais, j’avais peur d’être grillée et de ne jamais retrouver de travail. Je ne voulais pas quitter le rêve de ma vie, un CDI. Je me disais que c’était injuste que je doive partir, je n’avais rien fait de mal », conclut Justine. « Mais ça m’a détruite psychologiquement. Honnêtement, si j’avais su comment ça allait se passer, je n’aurais rien dit. » À ce jour, l’affaire du verre n’a pas été résolue.

* Le prénom a été modifié à la demande de la victime.

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Crédit photo de la une : pxhere

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