Le mot « lesbienne » est considéré comme tabou par les grandes plateformes en ligne, qui prétextent la neutralité de leurs algorithmes. C'est pourtant une souffrance pour de nombreuses femmes homosexuelles. Des militantes proposent des solutions pour lutter contre ce traitement discriminant, notamment avec le hashtag #SEOlesbienne.

Il suffit de faire une recherche Google pour se rendre compte du décalage. Le mot « lesbienne », qui désigne en français une femme homosexuelle, ne renvoie que vers des liens pornographiques. À l’inverse, le mot « gay » donne de nombreux résultats vers Wikipédia, des articles de presse, ou des lieux de socialisation gay-friendly.

Capture d’écran de décembre 2018

Alors que nous en avions fait le constat en décembre dernier, le traitement différencié du mot « lesbienne » en ligne a été remis en avant ce 3 avril 2019. au moment où des sites d’information ont couvert l’élection de Lori Lightfoot à Chicago, la première mairesse noire et lesbienne d’une grande métropole américaine.

Capture d’écran d’une recherche « lesbienne » sur Google le 5 avril 2019

Grâce à la couverture de certains médias français, qui ont utilisé le mot « lesbienne » dans leurs titres —  notamment après que l’Association des journalistes LGBT a expliqué pourquoi il était important de l’utiliser —, des articles se sont hissés relativement haut dans les résultats de recherche Google.fr.

C’est une première, pour un classement d’ordinaire trusté par 100 % de sites pornographiques. Certaines femmes souhaitent profiter de cet événement pour faire évoluer durablement la visibilité de ce mot en ligne.

Le cyberactivisme pour faire exister le mot « lesbienne »

Fanchon travaille dans la formation professionnelle au niveau marketing. La femme connue sous le pseudo Epave insatisfaite sur Twitter, a lancé un mouvement intitulé #SEOLesbienne, ce 4 avril 2019. L’objectif : « Faire prendre conscience que le militantisme doit être aussi passer par le cyberactivisme », nous explique-t-elle au téléphone. « Certaines me disent : ‘on ne peut rien faire face à Pornhub’, mais je ne suis pas d’accord. Il y a plein de choses à mettre en place. »

Le SEO (search engine optimization) est la capacité d’optimiser un contenu web pour qu’il remonte en premier dans les moteurs de recherches. Même s’il fait référence à des techniques (qui existent), il est le plus souvent lié à des causes naturelles : un contenu remonte parce qu’il est pertinent pour l’utilisateur.

Google et « l’association thématique »

Mais pourquoi le mot « lesbienne » est-il associé à tellement de contenus pornographiques ? Victor, SEO Manager pour le groupe Humanoid, nous a éclairé. Selon lui, la raison est évidente, bien que cynique : « Quand les internautes tapent ‘lesbiennes‘ dans Google, la majorité du temps, ils veulent du porno, pas des articles de presse.  » C’est cette intention qui a donc été observée, enregistrée et retenue par le moteur de recherche : on parle alors d’association thématique. « Dans le domaine du porno, le mot ‘lesbienne’ est très recherché, donc naturellement Google va associer cette typologie de requête au domaine du porno.  »

Ses confrères spécialistes en SEO sont d’ailleurs formels : essayer de positionner un site sur la requête « lesbienne » revient à prendre le risque que le site se retrouve directement associé au tag pornographique. Mais pour Fanchon, le jeu en vaut la chandelle.

Mieux exploiter le référencement

Selon elle, cela commence par l’appropriation des outils et la compréhension que ce sont des actions individuelles qui, mises bout à bout, pourront avoir un effet global. « Quand vous créez un site, ou passez par un prestataire, il faut faire très attention à sa méta-description, par exemple », souligne-t-elle. La méta description d’un site est une balise très importante qui contient une courte description du contenu du site et qui va influencer la manière dont il est indexé par les moteurs de recherches. Au lieu d’espérer une réaction volontariste de Google, l’idée serait donc de tenter d’exploiter au mieux les processus en place, aussi problématiques soient-ils.

De même, les médias ont un rôle crucial dans l’indexation de certains termes, par la force de frappe et l’excellent référencement de leurs articles par rapport aux autres contenus en ligne. Comme l’a noté la journaliste Maëlle Le Corre sur Komitid, les sites d’information ont tendance à privilégier le terme « homosexuelle » plutôt « lesbienne », comme si le premier faisait plus « sérieux ». « Je me poserais moins la question de la quasi absence du mot ‘lesbienne‘ pour parler de Lori Lightfoot s’il n’y avait pas un phénomène de récurrence dans cette frilosité. On évite le mot ‘lesbienne‘. On le contourne. On lui préfère des expressions plus ou moins alambiquées, ou on lui colle des guillemets. »

Les lesbiennes n’existent pas en ligne

En plus d’un hashtag Twitter, Fanchon a créé un compte Instagram intitulé SEO_lesbienne pour agréger des témoignages sur la nécessité d’une représentation plus juste des femmes lesbiennes en ligne.

Car le mot n’est pas seulement invisibilisé par Google, comme l’a bien souligné un récent article de Vice sur le sujet : c’est le même combat sur YouTube (où le mot est associé à du sexe), Gmail (où des newsletters lesbiennes sont catégorisées comme des spams), ou encore Facebook (où des pages comme Lesbians Who Tech ont dû supprimer le mot lesbiennes de leur titre pour avoir le doit d’exister sur le réseau social). Comme si « lesbienne » était considéré comme un gros mot.

La page d’accueil de Lesbians Who Tech // Source : Facebook

Les géants de la tech, eux, se protègent derrière la « neutralité », toujours mise en avant bien que souvent mise à mal. L’une des solutions évoquées par Fanchon serait de sponsoriser les premières places des résultats Google par des publicités Adwords sur le mot « lesbienne », renvoyant vers des sites non pornographiques. Il s’agit alors non de SEO (que tout le monde peut faire gratuitement) mais de  SEA (search engine marketing) qui a pour objectif d’augmenter la visibilité d’un site en payant pour de la publicité.

Mais, au-delà des montants prohibitifs qu’une telle opération demande, elle ne pourrait pas enlever à elle seule les résultats naturels de recherche auxquels elle serait mêlée — en témoignent les recommandations suggérées par le service de Google, qui, par ailleurs, empêche les sites pornographiques d’enchérir pour faire de la pub.

D’où l’importance, selon elle, d’une responsabilisation collective, et d’un cyberactivisme coordonné.

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