L’introduction en bourse historique de SpaceX met en lumière les liaisons dangereuses entre Elon Musk et le nouveau patron de la NASA, Jared Isaacman. Ce dernier s’en défend, mais le soupçon de conflit d’intérêts indirect agite Washington.

C’est l’évènement financier de l’année : l’introduction en bourse de SpaceX. Valorisé 2 400 milliards de dollars, le géant aérospatial fondé par Elon Musk a bouleversé la hiérarchie des plus grosses entreprises de Wall Street. Mais dans l’ombre de ce succès, une polémique éthique a émergé ces jours-ci, et elle implique le patron de la NASA, Jared Isaacman.

Toute l’affaire part du travail du média d’investigation américain Sludge, spécialisé dans le suivi des financements politiques. Le 18 juin, il a rapporté que Jared Isaacman a acheté pour des dizaines de millions de dollars d’actions dans son ancienne entreprise (Shift4) juste avant l’entrée en bourse de SpaceX, le 12 juin, provoquant un conflit d’intérêts.

L’administrateur de l’agence spatiale américaine a immédiatement répliqué sur X le même jour que la parution de l’article, afin de donner sa version des faits.

Nasa Jared Isaacman
Jared Isaacman, lors de son processus de nomination à la tête de la NASA. // Source : NASA/Bill Ingalls

Shift4, acteur central pour Starlink

Pour comprendre la nature de la polémique, il ne faut pas s’arrêter aux seules actions SpaceX. Effectivement, Jared Isaacman n’a pas acheté ces titres boursiers. Le reproche se situe ailleurs. Sludge a en effet mis en lumière un mécanisme d’enrichissement indirect, qui repose sur une interconnexion entre plusieurs activités.

Jared Isaacman est effectivement le fondateur et actionnaire de Shift4 Payments, une entreprise spécialisée dans le traitement des paiements (hôtels, restaurants, stades…).

Or, en analysant des documents datant de 2021 de la SEC (le gendarme de la Bourse américaine), Sludge a noté que Shift4 est devenu le processeur de paiement officiel des abonnements à Starlink, le service d’accès à Internet par satellite de SpaceX. Starlink, l’un des moteurs économiques de SpaceX, y est décrit comme un client « central » de Shift4.

Sauf qu’en mai dernier, des rapports financiers officiels déposés par Jared Isaacman auprès du bureau américain de la déontologie publique montrent que le patron de la NASA a acheté jusqu’à 50 millions de dollars d’actions Shift4 les 11 et 12 mai, en plus d’une autre séquence d’achat en février et mars, cette fois pour 71 millions de dollars.

carte starlink mobile
La couverture mondiale de Starlink, côté mobile. // Source : SpaceX

Puis, le 12 juin, SpaceX entrait en bourse avec le succès que l’on connait.

C’est là que le rôle parallèle de Jared Isaacman à la tête de l’agence spatiale américaine devient un problème.

En tant qu’administrateur, il voit passer des contrats de plusieurs milliards de dollars impliquant SpaceX (notamment pour les missions Artémis vers la Lune). Il a aussi poussé une nouvelle stratégie nucléaire spatiale de la Maison-Blanche, qui concerne notamment Mars — planète pour laquelle SpaceX a un intérêt prononcé.

« En tant qu’administrateur de la NASA, Jared Isaacman a la capacité d’influencer directement les politiques fédérales et les contrats qui ont un impact sur la réussite de SpaceX — et de faire grimper la valeur de ses propres participations dans Shift4 », résume le média. Un chiffre résume les enjeux : SpaceX a déjà reçu plus de 17 milliards de dollars de contrats de la part de la NASA.

Un « sacrifice d’un milliard de dollars » : la défense de l’administrateur

Face à ce réquisitoire, Jared Isaacman n’a pas tardé à monter au créneau. Sur son compte X, l’administrateur de la NASA a fermement rejeté toute idée de malversation, plaidant la totale transparence et invoquant même son sens du devoir patriotique.

« J’ai acheté des actions Shift4, l’entreprise que j’ai créée il y a 27 ans et qui sert principalement des hôtels, des restaurants et des stades, parce qu’elle se négociait à un plus bas pluriannuel et que c’était autorisé par mon accord d’éthique », se défend le patron de la NASA.. Et pour prouver sa bonne foi, le milliardaire souligne que cette nomination lui a coûté une fortune.

Source : Capture d'écran
La défense de Jared Isaacman. // Source : Capture d’écran

« J’ai vendu toutes mes actions SpaceX, toute exposition indirecte à celle-ci, et toute autre entreprise liée à l’aérospatiale il y a 18 mois, lorsque j’ai été nommé pour le poste. Un sacrifice d’un milliard de dollars que j’ai été heureux de faire pour servir mon pays. Je soupçonne que je vaudrai beaucoup moins en sortant du service public qu’en y entrant — et c’est tout à fait normal ! »

Qui plus est, Jared Isaacman peut brandir l’accord éthique de novembre 2025 avec le bureau de la déontologie publique qui l’a autorisé à conserver ses parts dans Shift4, l’entreprise n’étant pas classée dans le secteur aérospatial. En contrepartie, il a abandonné ses droits de vote majoritaires et s’est engagé à se récuser de tout dossier de la NASA ayant un impact « direct et prévisible » sur Shift4.

La lettre de la loi vs l’esprit de la loi ?

C’est là tout le paradoxe. Juridiquement, Jared Isaacman est difficilement attaquable. Il a des arguments solides et a pris des dispositions pour ne pas prêter le flanc à d’éventuels reproches de cette nature — car très tôt, dès sa première nomination à la NASA, l’intéressé était exposé à des accusations de conflit d’intérêts avec SpaceX.

Jared Isaacman n’est en tout cas pas un haut fonctionnaire ordinaire. C’est un proche d’Elon Musk, qui a d’ailleurs volé dans deux missions de SpaceX, en 2021 (Inspiration4) et 2024 (Polaris Dawn). D’ailleurs, Elon Musk a été un partisan de la nomination de Jared Isaacman à la tête de l’agence spatiale américaine.

jared isaacman
Au retour d’une mission SpaceX. // Source : SpaceX

Si pendant un temps Donald Trump était défavorable à cette nomination, la jugeant « inappropriée », son avis a changé après que Jared Isaacman a versé 2,4 millions de dollars à la campagne républicaine.

Et pour couronner le tout, SpaceX refuse toujours de lever les accords de confidentialité liant Isaacman et Musk, ce qui maintient l’opacité sur l’étendue de leurs affaires passées — même si Isaacman a déclaré être favorable à la levée du secret.

Ainsi, peut-être que Jared Isaacman n’a pas enfreint la lettre de la loi en se débarrassant de certaines actions sensibles, tout en opérant d’autres mouvements financiers quelques mois avant l’arrivée en bourse de SpaceX. Mais à l’ère des entreprises interconnectées et interdépendantes, c’est l’esprit de la loi qui en a peut-être souffert.

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