L’idée, sur le papier, est simple et séduisante pour le grand public. Depuis son lancement en 2019, la plateforme Spliiit donne la possibilité aux internautes de partager les frais de leurs abonnements à des services en ligne (Netflix, Disney+, Canal+ mais aussi Spotify, NordVPN ou bien Duolingo), en mettant en relation des propriétaires de comptes avec des « co-abonnés » inconnus.
Une idée simple, qui a fait mouche : en 2024, Spliiit annonçait avoir passé le cap du million d’abonnés. Dans le même temps, l’éventail des accès pris en charge s’est fortement étendu. Aujourd’hui, Spliiit dit gérer plus de 300 sites et applications, dans des domaines aussi variés que la SVOD, la musique, les jeux vidéo, le cloud, la presse, la littérature ou bien l’IA et le sport.
Forcément, ce business a toujours été vu d’un mauvais œil par les éditeurs pris en charge par Spliiit. Car s’il s’agit pour les internautes d’un bon moyen de contrer l’inflation des prix et d’accéder à davantage de catalogues et de services, c’est pour les plateformes autant de clients qui leur passent sous le nez. Des resquilleurs, en somme.

Une très lourde sanction financière pour la startup française
C’est justement ce business qui vient de se heurter de plein fouet au mur de la justice et des intérêts des autres plateformes.
Spliiit était en effet poursuivie pour complicité de violation des conditions générales d’utilisation (CGU), de concurrence déloyale et de contrefaçon de marque. Face à la plateforme, on retrouvait trois géants du divertissement très présents dans le streaming : Netflix, Disney et Apple. Et le verdict est très défavorable pour Spliiit.
Dans un jugement rendu le 29 mai et relayé le 31 par L’Informé, la 3e chambre du tribunal judiciaire de Paris a condamné Spliiit à verser près de 800 000 euros aux géants du streaming, à titre de provisions à valoir sur la réparation du préjudice subi ainsi de provisions et de frais de justice.
Dans le détail, la plateforme doit régler 600 000 euros aux filiales de Netflix, 100 000 euros à Disney et 25 000 euros à Apple au titre du préjudice matériel, complétés par 60 000 euros pour l’usage illégal de leurs logos et 49 000 euros de frais de procédure. Soit un total de 785 000 euros pour la sanction, ainsi que les coûts judiciaires.

C’est, pour la startup française, une très lourde sanction financière. Elle est cependant susceptible d’être alourdie, le tribunal ayant ordonné une expertise comptable pour évaluer le manque à gagner réel des studios depuis 2019, assortie d’une astreinte de 500 euros par jour de retard versée à chacune des parties concernées par ce retard.
Dans sa décision, la justice a considéré que Spliiit s’est sciemment rendue complice de la violation des contrats des diffuseurs en organisant techniquement et financièrement le partage d’abonnements avec des tiers extérieurs au foyer. Le tribunal a aussi sanctionné le service en raison d’une communication jugée ambiguë, qui laissait faussement croire aux utilisateurs que le service disposait de partenariats officiels avec ces plateformes.
Concrètement, le tribunal a assorti sa décision d’une exécution provisoire et interdit à Spliiit de continuer à proposer le partage des services d’Apple, Disney et Netflix sous peine d’astreinte de 1 000 euros par jour. Il est également exigé de Spliiit qu’elle mette à jour sa communication pour retirer certaines phrases tendancieuses.
Pour autant, ce n’est pas (encore) la fin définitive de l’entreprise. Les juges ont précisé qu’il « ne lui est pas fait une interdiction totale d’exercer son activité ». Spliiit peut donc continuer à gérer le co-abonnement pour les centaines d’autres services de son catalogue qui ne faisaient pas partie de la plainte. Cela pourrait cependant changer si d’autres actions en justice voient le jour.
Quel avenir face au verrouillage global du streaming ?
Il reste à voir quel sera l’avenir de Spliiit dans ce contexte. Le service a déjà tenté de pivoter avec un mécanisme dit de « partage privé », c’est-à-dire entre individus qui se connaissent déjà — des proches. Cette option n’est pas assujettie à une commission de Spliiit, mais ne lève pas nécessairement tous les risques juridiques sur Spliiit.
Reste que la sanction du jour et la perte de trois des plus gros catalogues de SVOD vont forcément porter un coup terrible au modèle économique entre inconnus que propose la startup française. Il reste évidemment l’option de faire appel pour tenter de renverser le verdict en deuxième instance, mais ce scénario est incertain.

L’offensive judiciaire contre Spliiit n’est finalement pas si surprenante compte tenu de l’évolution du paysage du streaming. Elle s’inscrit dans une stratégie globale des géants du divertissement pour en finir pour de bon avec les « passagers clandestins ». Par le passé, le partage d’identifiants a été plus ou moins toléré, et même parfois encouragé pour asseoir la notoriété d’un service dans l’imaginaire collectif. C’était alors un outil de conquête de parts de marché. Mais face à la saturation du secteur, la concurrence implacable et à l’impératif de rentabilité, l’heure est maintenant au verrouillage.
La bascule est évidente depuis quelques années : Netflix a ouvert la voie en bloquant les connexions hors de l’adresse principale et en imposant une option payante pour les abonnés supplémentaires. Une méthode radicale, mais efficace, qui a été imitée par Disney+. Le mouvement s’est généralisé : des plateformes comme Max (HBO) et YouTube déploient désormais leurs propres restrictions, tandis qu’en France, le groupe Canal+ s’apprête lui aussi à s’inspirer de la méthode Netflix pour traquer la géolocalisation des connexions et interdire le partage hors foyer.
Pour Spliiit, l’aventure ne s’arrête donc pas encore, malgré le coup financier très rude et la perte de trois pépites dans son catalogue. Le service a encore des voies de recours devant les tribunaux, ainsi que quelques centaines d’autres accès à proposer. Mais maintenant que la brèche est ouverte par les trois géants du streaming, d’autres pourraient avoir envie de croiser le fer à leur tour.
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