Et si nous arrêtions de traiter les entrepreneurs comme des gros bébés ?

Officiellement, Sam Bankman-Fried accorde peu d’importance à son image. Le fondateur de FTX, célèbre plateforme d’échange de crypto-monnaies, aimait répondre à des interviews en bermuda et tee-shirt trop grand pour lui. Ses cheveux n’étaient jamais coiffés. Il était aussi connu pour prendre ses appels professionnels en jouant à League of Legends, jusqu’à agacer son développeur Riot Games, mécontent que son jeu vidéo soit associé à l’entrepreneur. Pour cause : ce dernier est aujourd’hui soupçonné d’avoir détourné plusieurs milliards de dollars via son entreprise, qui a fait faillite de manière spectaculaire fin 2022. Le procès de Sam Bankman-Fried s’est ouvert mardi à New York. Il est visé par sept chefs d’accusation, et encourt jusqu’à une centaine d’années de prison.

Cet article est extrait de la newsletter #Règle30, qui est envoyée tous les mercredis à 11h. 

Pour s’inscrire gratuitement pour la recevoir, c’est par ici.

Malgré la gravité de la situation, Sam Bankman-Fried bénéficie toujours de son image d’éternel ado. Beaucoup d’articles sur l’affaire reprennent les éléments absurdes de sa personnalité, en vérité soigneusement travaillés (« Si je me coupais les cheveux, je ferais perdre de la valeur à l’entreprise », aurait-il déclaré à un collègue). Avant, cette réputation accentuait son côté supposément génial et précoce, héritier assumé de Mark Zuckerberg et ses claquettes de piscine, voire de Mozart. Aujourd’hui, elle motive l’apitoiement pour un homme qui affirme avoir été dépassé par sa propre entreprise et ses activités. « Sam Bankman-Fried n’est pas un enfant », rappelait en février Molly White, autrice et crypto-sceptique notoire. « Il a 31 ans.»

Casser le mythe

Cette légende du garçon surdoué ne date pas de la médiatisation des crypto-monnaies, ni de la Silicon Valley. Dans son essai Le Mythe de l’entrepreneur (éditions La Découverte), le chercheur Anthony Galluzo explique comment la figure de l’entrepreneur génial et farfelu a émergé avec l’avènement de la presse de masse. Les journalistes ont toujours été à la recherche d’histoires à raconter ou de bons personnages à décrire, même dans des domaines d’apparence ennuyeux (comme l’économie). Dès la fin du XIXe siècle, on écrivait des articles sur Thomas Edison, sa blouse tachée et ses chaussures sales, à l’opposé du comportement attendu d’un homme adulte respectable.

La version contemporaine de ce stéréotype se retrouve dans le look du « geek mal sapé » qui, comme le souligne Numerama, est un cliché éminemment masculin. Car qui a vraiment le droit d’être un sale gosse, et surtout d’en profiter ? Est-ce qu’on imaginerait une entrepreneuse venir à une interview en pyjama pour parler de sa passion pour les Barbie ou un autre loisir jugé comme étant pour petites filles ? Elizabeth Holmes, fondatrice déchue (pour d’excellentes raisons) de l’entreprise Theranos, a ainsi longtemps été moquée pour sa fausse voix grave. « Je voulais qu’on me prenne au sérieux, pas comme une petite fille », expliquait-elle pour justifier son mensonge. 

Pourtant, même chez les hommes, jouer au grand gamin ne marche pas à tous les coups. On a d’abord admiré Mark Zuckerberg pour son attitude juvénile, jusqu’au énième scandale politico-financier qui l’a forcé à changer son image pour un autre cliché, celui de l’homme fort et macho. Elon Musk, du haut de ses 52 ans, continue en revanche à s’accrocher à son image d’adolescent accro aux jeux vidéo et aux blagues sur le cannabis. Et si tout ce cirque vous dépasse, c’est justement le but recherché. Que nos activités en ligne, et donc une grande partie de notre vie, soient contrôlées par des hommes-enfants obscènement riches a quelque chose d’étrange. Cela distingue ces entrepreneurs du commun des mortel·les, qui n’a pas le loisir de se comporter comme un bébé au travail ou d’affronter des champions de MMA pour son loisir. Ils deviennent exceptionnels à nos yeux, alors que ce sont avant tout les héritiers d’une longue liste de privilèges. « Dans cette vision de la société, l’entrepreneur à succès est un avant-gardiste », résume Anthony Galluzzo. « Puisqu’il est le moteur du monde à travers la création destructrice, il est alors une personne supérieure en droit de nous gouverner.»


Si vous avez aimé cet article, vous aimerez les suivants : ne les manquez pas en vous abonnant à Numerama sur Google News.