Ren Zhengfei quitte les montagnes de son enfance pour créer Huawei à Shenzhen en 1987. Solitaire et pragmatique, il a construit, en toute discrétion, l’empire de la téléphonie mobile qui a conquis le monde entier, sans jamais accepter d’interviews à la presse. Il n’arrêtera jamais d’observer le ciel du Guizhou pour dessiner l’avenir de son empire, inspiré par le vol des oiseaux.

Reputation Squad est une agence internationale de communication qui agit auprès de tous les publics, quels que soient leurs lieux de conversation et qui s’est rendue experte dans son travail grâce à l’utilisation des nouvelles technologies (outils de veille, réalité virtuelle, optimisation des datas, etc.). Le pôle Chine de l’agence nous a proposé de partager ses connaissances avec nos lecteurs dans une série de portraits de dirigeantes et dirigeants chinois. Objectif : mieux connaître les entreprises et startups qui cartonnent en Asie et ne tarderont pas à se déployer dans le reste du monde.

Fruit de ce partenariat et de ces recherches, l’étude Chinese Tech CEOS se télécharge à cette adresse.

« Tu n’as jamais eu d’amis à l’école primaire ni au collège. Pas d’amis à l’école militaire, ni aujourd’hui en dehors de Huawei. Tu ne t’es jamais senti seul dans la vie ? » demande la femme de Ren Zhengfei à son mari. Aîné de sept enfants, Ren Zhengfei est né le 25 octobre 1944 dans une famille modeste dans la province du Guizhou. Ses parents, originaires de la province du Zhejiang, étaient les instituteurs de l’école du village où Ren a fait ses premiers pas. En grandissant au milieu des montagnes dans une région isolée, pauvre et humide, Ren a forgé son caractère sous les pluies torrentielles du Guizhou. « Ma vie personnelle a été douloureuse et solitaire », rappelle Ren plusieurs années plus tard.

Militaire, génie et ingénieur

Il quitte les hauteurs du Guizhou pour s’envoler encore plus haut. Ren arrive à Chongqing, une ville qui compte aujourd’hui plus de 8 millions d’habitants située à la convergence des rivières Yangzi et Liajing, dans le cœur oublié de la Chine profonde. Fraîchement diplômé de l’Institut d’ingénierie de la construction de l’université de Chongqing, il intègre l’Armée populaire de libération en 1973, quelques années après la révolution culturelle.

D’abord en tant que soldat, puis comme chercheur, Ren est promu délégué de l’APL et, en 1978, il participe à la Commission nationale des sciences. Quatre ans plus tard, il intègre le Parti communiste chinois et il participe au 12e Congrès national du Parti communiste. Désormais quadragénaire, sa carrière semble tracée. Mais Ren n’est pas du genre à se contenter d’un poste de fonctionnaire. L’enfant des montagnes a d’autres projets :  en 1983, il décide de tout quitter et de s’installer dans le sud de la Chine, dans le village devenu ville : Shenzhen.

Le fondateur de Huawei par Lorenzo Gritti

Au début des années 80, Shenzhen était une petite cité de frontière située à 30 kilomètres de Hong Kong, traversée par des rues en terre battue, des dizaines de vélos et des poules. À première vue, installer sa propre activité représentait plus un pari risqué qu’un investissement avisé. Mais Ren était loin d’être naïf. En 1980, le gouvernement de Deng Xiaoping décide d’établir six zones économiques spéciales (ZES) pour relancer l’économie, attirer les investissements étrangers et faciliter la création d’emploi. Droit dans ses bottes, Ren choisit donc une de ces villes de l’avenir.

Quand Ren atterrit à Shenzhen, celle-ci compte 58 000 habitants. La fulgurante croissance économique propulsera le nombre d’habitants à 10,7 millions en 2015. Shenzhen deviendra rapidement l’épicentre de l’innovation et de la tech chinois. Le secret de la croissance ? L’ouverture de la Chine aux investissements étrangers. Si, en 1982, 1 476 contrats avaient été signés à Shenzhen avec des sociétés étrangères pour un montant de 16 millions de dollars, en 1993 le chiffre d’affaires atteint le milliard de dollars.

Wow Huawei

C’est en 1988 que Ren décide de lancer la création de Huawei Technologies CO., une entreprise spécialisée dans le développement et la production de matériel de télécommunication. Avec une volonté de fer, une rigueur militaire et un capital de 2 500 dollars, Ren a su transformer sa startup en géant économique avec un chiffre d’affaires de 75,1 milliards de dollars en 2016, une augmentation de 32 % par rapport à 2015, capable d’exporter 139 milliards de smartphones en 2016. La structure de l’entreprise est similaire à celle d’une coopérative : les 180 000 salariés sont aussi actionnaires. Si son PDG détient 1,4 % du capital, le reste du capital est distribué aux employés.

Depuis le siège de Huawei à Shenzhen, le génie du business continue de travailler à l’expansion de son empire. Le choix de ne pas entrer en bourse fait aussi partie d’une stratégie sur le long terme qui permettrait de rester performant sans chercher les profits rapides. Dans la tête de Ren, Huawei n’est pas une machine à fric destinée à disparaître après quelques années de spéculations et de ventes, mais un projet sur le long terme qui est censé évoluer.

Huawei P20 Pro, dernier smartphone de la marque

Il a déjà évoqué l’avenir de son entreprise après sa sortie de scène : il n’a aucune intention de laisser mourir son empire, ni de le confier au premier arrivé. Avec la rigueur indéfectible qui le caractérise, Ren a déclaré que ni sa fille ni son fils ne feront l’affaire. « Mon successeur ne doit pas seulement avoir une vision, du caractère et de l’ambition, mais il doit aussi posséder une bonne perspective globale et un grand sens des affaires. (…) Malheureusement les membres de ma famille ne possèdent pas ces qualités », avait écrit Ren dans un communiqué interne, envoyé à ses employés, en 2013.

Huawei s’est également doté d’un système de rotation semestriel des PDG par intérim. Cette formule similaire au triumvirat romain de partage du pouvoir serait littéralement un cadeau venu du ciel : Ren a développé cette idée à partir de la contemplation des mouvements des oiseaux migrateurs. Les oiseaux en vol forment un grand V dans le ciel et les ingénieurs ont démontré que l’oiseau en tête paie la plus lourde charge. En effet, la formation en V permet de réduire la résistance au vent, mais le chef de file est celui qui en souffre le plus. Pour garder une vitesse de croisière et avancer ensemble, les oiseaux partagent cette tâche à tour de rôle. Comme chez Huawei.

Un président jupitérien

Entre les mots et les faits, Ren n’hésite pas. Depuis 1987, il n’a jamais accepté d’interviews. « Je ne dois pas être interviewé par un média pour être transparent », souligne Ren dans un communiqué interne. Entre temps les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le fabricant chinois a déposé plus de 50 000 brevets. En 2016, les trois secteurs de croissance de Huawei restent les équipements d’opérateurs télécoms (+24 %), les équipements de datacenters d’entreprise (+ 47 %) et les produits grand public, notamment les smartphone, avec une croissance de 44 % par rapport à 2015.

Ren Zhengfei // CC Cellanr

Extrêmement attentif et conscient que le groupe peut faillir du jour au lendemain, Ren a visé l’innovation et la R&D. En 2015, Huawei a créé cinq OpenLabs à Suzhou, Dubai, Munich, Singapour et Mexico. Pour explorer les opportunités liées au cloud et à l’intelligence artificielle, d’autres centres de recherche vont ouvrir leurs portes à Paris, Londres, Moscou et Johannesbourg grâce à un investissement total de 200 millions de dollars.

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