Telegram vient de dévoiler Telegraph, un service de blog anonyme. Problème : c'est un clone de Medium qui facilite l'usurpation d'identité.

Telegram s’est fait connaître pour sa messagerie chiffrée du même nom. Créée par le libertarien russe exilé Pavel Durov, qu’on retrouve également derrière le « Facebook Russe » Vkontakte, Telegram met en avant la sécurité de ses communications. L’application a eu une triste heure de gloire après les attentats de Paris, dans la mesure où elle avait été suspectée d’avoir facilité le travail des terroristes. Après enquête, il s’est avéré que les communications des meurtriers passaient plutôt par des techniques vieille comme le téléphone mobile (celle des burner phones) mais que Telegram n’en restait pas moins un outil de propagande de l’état islamique, notamment via ses groupes.

C’est à ce moment que Telegram a dû se positionner : Durov, qui a eu des propos sordides sur les attentats de Paris, a été contraint de montrer patte blanche et a fait fermer plusieurs groupes faisant l’apologie de la violence — sans toutefois trahir ses utilisateurs qui utilisaient les fonctionnalités chiffrées de bout en bout de la messagerie, c’est-à-dire les échanges individuels. Et c’est une bonne chose : le respect du côté privé des conversations est aujourd’hui mis à mal et que des entreprises restent intransigeantes sur la sécurité des échanges de leurs utilisateurs est essentiel. L’outil qui permet cela doit exister.

Pavel Durov, Bloomberg

Aujourd’hui, Telegram vient d’annoncer un nouvel outil qui entre dans la droite lignée de Telegram : une plateforme de blogs anonymes nommée sobrement Telegraph. Le principe est très simple : il s’agit d’une sorte de clone de Medium sur lequel vous pouvez commencer à taper un article dès le moment où vous arrivez sur la page d’accueil, www.telegra.ph.

Vous entrez un titre, un nom d’auteur et votre texte. Vous cliquez sur « publier », et c’est publié. Vous pouvez mettre en page votre contenu en Markdown et utiliser les fonctionnalités « embed » de plusieurs services comme YouTube, Vimeo ou Twitter. Vous pouvez éditer votre article tant que la session de votre navigateur est ouverte : dès que vous le fermez, vous perdez tout accès. Pas de compte, pas d’identité, pas de commentaire : Telegraph est un service web qui va à l’essentiel.

Usurpation de marque et d’identité

Et pourtant, on ne peut s’empêcher d’y voir déjà des failles béantes. La première, c’est la possibilité d’ajouter un nom d’auteur. Si le service avait été parfaitement anonyme, toutes les publications auraient été publiées en « anonyme », c’est-à-dire qu’elles n’auraient pas eu d’auteur, à proprement parler. Là, Telegraph ressemble à un enrobage élégant, complètement volé à Medium qui plus est, pour de l’usurpation d’identité. En quelques secondes, nous avons pu faire dire à Corentin Durand son amour pour Taylor Swift et ce témoignage est en ligne, consultable par tous. Seule vaut la parole de Corentin contre la notre.

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Cette petite démonstration est parfaitement inoffensive. Maintenant, qu’en serait-il d’un article publié au nom d’un laboratoire de recherche qui affirmerait, avec force démonstration et calculs non vérifiés par des pairs que le réchauffement climatique est bel et bien un complot de la Chine pour ruiner l’économie américaine ? Ou que, sous la plume usurpée d’une femme ou d’un homme politique, un opposant puisse écrire tout et n’importe quoi ? Ou alors, qu’un géant des télécom se fasse passer pour un représentant de l’EFF qui modère les combats de l’organisation pour la neutralité du net ? Les possibilités sont infinies et, bien calculées, pourraient faire des ravages.

Car Telegraph apparaît au moment où les débats sur les fausses informations, intox et autres discours militants non fondés sur des faits apparaissent de plus en plus comme les sources d’information principales des internautes, véhiculés notamment par les réseaux sociaux et leurs mécaniques de viralité (lire ce récent article d’Arret sur images sur les faux bus du Texas), qui sont devenus des plaques tournantes de la désinformation. Quand ils le reconnaissent, ils peinent déjà à endiguer ce problème. Un outil comme Telegraph est une aubaine pour la « ré-information » et le lobbying, qui peuvent y élaborer toute sorte de stratégie éditoriale puissante, allant de l’usurpation d’identité à la « légitimité par le support ».

Peut-être qu’en abolissant la notion d’auteur, Telegraph aurait pu être à l’abri de ces critiques

Car sur un copycat de Medium plutôt bien élaboré, qui pourra, d’un coup d’œil, faire la distinction entre les plateformes ? Telegraph a toutes les armes pour nous faire avancer vers un monde où démentis publics sur des propos non tenus et procès pour usurpation d’identité se succèdent — et n’aboutissent pas, dans la mesure où le service prétend ne garder aucune trace de ses utilisateurs. Peut-être qu’en abolissant la notion d’auteur, Telegraph aurait pu être à l’abri de ces critiques. Peut-être qu’en choisissant un design qui n’est pas un clone d’un concurrent reconnu et non anonyme, Telegraph aurait évité la confusion.

Enfin, pour ceux qui tiennent vraiment à publier anonymement, peut-on vraiment, aujourd’hui, avoir confiance en un service proposé par Telegram ? Nos confrères de Reflets.info avaient montré la toute relative discrétion de la messagerie et Snowden, comme d’autres experts, préfèrent très largement Signal.

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