Au forum économique mondial de Davos, en Suisse, la Chine a déplacé sa plus importante délégation de son histoire récente. Face aux États-Unis affaiblis et à une Europe déroutée, les nouveaux géants chinois plaident pour toujours plus de mondialisation.

Alors que Donald Trump s’apprêtait à devenir le 45e Président des États-Unis, à Davos, depuis le début de la semaine, les puissances économiques s’agitent et hésitent. Les vibrations protectionnistes qui ont percuté le Royaume-Uni puis l’Amérique semblent laisser un vide étrange.

Ajoutons que la délégation américaine est de fait réduite et dispersée, alors que les administrations Obama et Trump entrent dans une difficile phase de passation, le forum économique semble être devenu le cadet de leurs soucis. L’occasion était donc parfaite pour Beijing, qui a donné rendez-vous au monde en Suisse pour y assumer sa puissance économique et son discours pro-mondialisation.

Xi Jinping et la première dame

Pour marquer le forum d’une empreinte chinoise, Xi Jinping a souhaité assister lui-même aux réunions des puissants. Le Président devenait ainsi le premier chef d’État chinois à se présenter à Davos, alors qu’aucun de ses prédécesseurs n’avaient accompagné les délégations passées. Mais pour M. Jinping, il ne s’agissait pas seulement d’un acte symbolique, face à Donald Trump et aux menaces de protectionnisme qui éclosent dans de nombreuses démocraties occidentales : Xi Jinping était également là pour être un porte-voix.

Le porte-voix d’une mondialisation heureuse et d’un nouveau siècle économique : le 17 janvier, le chef d’État a tenu un discours qui restera pour beaucoup comme historique. En effet, le président chinois a beaucoup surpris en prononçant les mots que l’on aurait pu entendre des puissances américaines et européennes d’hier. Ursula von der Leyen, ministre allemande de la défense ne manquait par exemple par de superlatifs pour parler du discours de Jinping à Davos où elle confiait au Monde : « Un discours impressionnant, et un discours très stratégique, vibrant plaidoyer pour une politique de portes ouvertes, pour le dialogue direct et contre le protectionnisme ». Les élites européennes et américaines ont également succombé au discours de celui que l’on appelle désormais le grand timonier du libre-échange.

ne punissez pas la mondialisation à cause des malheurs de notre monde

L’ironie est totale : c’est désormais la Chine communiste qui s’hasardait il y a moins de trente ans dans les eaux de la mondialisation, qui est aujourd’hui à Davos son plus fidèle défenseur. «  Il est quand même assez étrange de devoir demander au chef d’un Parti communiste de voler au secours du libre-échange  », soulignait ainsi Carl Bildt, l’ancien premier ministre suédois.

Mais il faut dire que le discours de Xi Jinping était aussi ambitieux que habilement écrit pour une audience occidentale. Lyrique et nuancé, la tribune pro-mondialisation tenue par le Président n’a ni omis les dégât de l’économie actuelle sur l’environnement, ni les perspectives de monde meilleur qui résidaient dans les principes économiques de la mondialisation.

Et c’est dans une longue métaphore filée sur les océans et les lacs que le leader chinois a convaincu son audience : la globalisation serait pour lui un « vaste océan dont il est impossible de s’échapper, que cela plaise ou non : les océans ne peuvent pas être transformés en lacs fermés et en criques  ». Le message est clair, précis et argumenté, et Xi Jinping osera même lancer une pique à Donald Trump en soulignant que « personne ne sortira vainqueur d’une guerre commerciale. » Enfin, Xi Jinping prévient : « Ne punissez pas la mondialisation à cause des malheurs de notre monde, elle n’en est pas la seule responsable.  »

Donald Trump
CC Gage Skidmore

Le contraste entre le discours du chef de la seconde puissance économique mondiale et le futur Président de la première puissance sur la question de la mondialisation ne manque pas de souligner comme le jeu des tenants de la globalisation est en train de muter.

Xi et les deux hommes forts de la Chine économique

Pour la mondialisation, le salut viendra-t-il de l’Est ? C’est en tout cas un sentiment qui ne se limite pas aux seules sphères des chefs d’États et des diplomate : les deux nouveaux hommes forts de la Chine, Wanda Wang — l’homme le plus riche de Chine — et Jack Ma — le fondateur d’Alibaba — étaient également de la partie à Davos.

Et chacun, dans leurs secteurs respectifs, divertissement et technologies, ont également porté cette voix pro-mondialisation sans manquer de tacler les élites occidentales. Jack Ma a beaucoup fait couler d’encre après des déclarations aussi franches que violentes sur la stratégie économique américaine de ces trente dernières années.

Jack Ma, Alibaba, CC Wikimedia

Le leader du géant de l’e-commerce chinois répondait à une question sur l’élection de Trump lorsqu’il expliqua à son audience que les États-Unis avaient eu tort d’investir dans la guerre alors qu’ils auraient pu jouir différemment des bienfaits de la mondialisation.

Ma répond ainsi qu’en 2005, alors que Friedman sortait La Terre est plate, les États-Unis avaient la stratégie parfaite pour aborder la globalisation, une stratégie que le CEO résume ainsi : « Nous souhaitons seulement les technologies, les brevets et les marques et nous laisserons les autres emplois aux pays comme le Mexique et la Chine. Les sociétés américaines ont alors réalisé des millions et des millions de dollars grâce à la globalisation. IBM, Microsoft… les bénéfices que réalisaient ces entreprises dépassaient ceux des quatre banques chinoises réunies. Mais où l’argent est-il allé ?   »

Or c’est sur cette question que M. Ma a sa théorie bien à lui : « Durant les 30 dernières années, l’Amérique a connu 13 guerres, engageant 14,2 trillions de dollars dans celles-ci… Que votre stratégie soit bonne ou non, vous êtes supposés dépenser votre argent avec vos propres concitoyens. Alors que l’argent est allée à Wall Street. Puis, que s’est-il passé ? La crise de 2008 a enlevé plus de 19,2 trillions de dollars dans les foyers des américains. Que cs serait-il passé si l’argent avait été dépensé dans le Midwest ? » s’interroge Jack Ma, finissant par conclure : « Les autres pays volent vos emplois — c’est votre stratégie. Mais vous n’avez pas distribué l’argent de la bonne manière… »

De son côté, il plaide pour que les richesses tirées des progrès technologiques soient redistribuées dans des investissements pour l’avenir et les plus petits métiers. Pour lui, le progrès technique est en mesure d’apporter l’emploi sur le long-terme à un pays, surtout s’il est mondialisé.

Wanda Wang, CEO du Wanda Group, CC Wikimedia

C’est un discours également très engagé que Wanda Wang a donné lui aussi en Suisse. L’homme le plus riche de Chine, qui a décidé d’investir très lourdement à Hollywood où il produit aujourd’hui un grand nombre de blockbusters, revient lui aussi sur la menace du protectionnisme pour l’industrie cinématographique.

Premièrement, Wang est revenu sur les critiques que lui adressent les politiciens américains concernant son emprise sur Hollywood. Il dit : « Mes investissements sont une bonne chose pour les États-Unis. De plus nous n’interférons pas avec les contenus, je ne veux que les profits. Je l’ai prouvé en achetant des grands noms américains (ndlr : il fait référence à AMC Entertainment racheté en 2012), AMC continue de produire des films américains, il n’y a eu aucun changement.  »

Puis il ajoute à propos du protectionnisme promis par Donald Trump : « Le marché le plus dynamique pour le cinéma en langue anglaise est la Chine, et nulle part ailleurs, dit-il en faisant aux chiffres impressionnants du box-office chinoisDonc si la Chine est victime de représailles commerciales, cela sera très mauvais pour les deux partis. Je ne veux pas voir ce scénario se produire  » affirme le milliardaire, avant de conclure en expliquant qu’il a déjà demandé à Chris Dodd, le très influent leader de la MPAA (la Motion Picture Association of America) de communiquer à Donald Trump un message très clair : « Laissez l’industrie du divertissement tranquille, pas de guerre s’il vous plaît.  »

Il faudra attendre février pour mesurer l’impact du lobbying chinois sur Hollywood, puisque c’est la date de la prochaine rencontre des deux États pour parler de leurs liens dans le domaine. De son côté, la Chine devra également progresser, elle qui possède encore de lourdes frontières culturelles notamment pour le cinéma.

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