Après de longues semaines d'hésitation, Google a décidé de faire disparaître un site néo-nazi de la première position des requêtes sur l'Holocauste en langue anglaise. Un engagement pour la vérité qui place Mountain View dans une position inconfortable.

Dans le monde anglophone, depuis plusieurs semaines, Google est sous le feu des critiques. En cause : à la question « est-ce que l’Holocauste s’est produit ? », la première réponse apportée par Google était celle d’un site négationniste, tenu par des suprématistes blancs, affirmant donner 10 raisons pour lesquelles l’Holocauste ne s’est pas produit.

La remontée  d’un tel résultat n’est pas étonnante quand on comprend comment les algorithmes de Google fonctionnent, en donnant des points à la popularité d’un lien, attribués par des tas de paramètres : est-il à jour ? A-t-il été cité de nombreuses fois par d’autres sites, faisant de lui un article de référence ? Est-il cité sur les réseaux sociaux ? Est-il un article de référence lié plusieurs fois sur le site lui-même ? Répond-il au mieux à la question des utilisateurs (sur la forme, et non sur le fond) ? À toutes ces questions, le site néo-nazi Stormfront peut répondre par l’affirmative, comme l’explique Olivier Ertzscheid sur Affordance.info :

«  Et donc aujourd’hui, quand on pose la mauvaise question (l’holocauste a-t-il eu lieu ?) à un moteur de recherche dont le business algorithmique est de donner une prime aux agissants et à la « popularité », et le parti nazi en particulier et la fachosphère en général étant passés maîtres dans l’art d’agir et de créer des polémiques, on obtient en premier une réponse qui explique les 10 bonnes raisons pour lesquelles l’holocauste n’a jamais eu lieu. »

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Tout cela, sans même évoquer les fameux Adwords, qui, moyennant de l’argent, peuvent faire remonter un résultat au-dessus des autres recherches en l’associant à une requête. Cela dit, il s’agit alors de publicité et non plus de recherche naturelle. Le fait qu’une telle requête amène une telle réponse est pourtant problématique : elle met en avant le militantisme et le mensonge au détriment de la vérité, historique cette fois.

Et le rapport de forces entre les deux est disproportionné : un média militant a les ressources pour être extrêmement actif dans la promotion de son sujet, quand le musée de l’holocauste ou la page Wikipédia liée au fait historique ne bougent pas énormément. C’est, dans une certaine mesure, le même problème avec les sites, en France, qui occupent les requêtes sur l’IVG pour pousser la désinformation anti-avortement : nous avions alors montré que les sites du gouvernement ou ceux des associations qui donnent une véritable information sur le sujet étaient très mal construits et ne pouvaient pas lutter contre un site conçu pour être optimisé pour son référencement sur les moteurs de recherche.

Un moteur de recherche peut-il juger de la véracité d’un contenu ?

Dès lors, nous en sommes arrivés à un moment dans la construction du web et dans l’accès à la connaissance où la neutralité qui était déjà relative devient complètement impossible, peut-être parce que les sites d’information n’avaient pas prévu qu’en 2016, la désinformation serait un moyen puissant pour diffuser des idées.

En France, le gouvernement légifère en ce moment sur un délit d’entrave numérique à l’IVG. Aux États-Unis, sur la question de l’Holocauste, c’est Google qui a choisi délibérément de baisser la pertinence des résultats présentant des mensonges sur le sujet — ils apparaissent désormais entre le bas de la page 1 et la page 2. Mais ce choix de Google fait qu’il reconnaît explicitement ne plus être une plateforme neutre d’accès au contenu présent sur le web, au-delà de la suppression des résultats qui enfreignent la loi d’un pays. En d’autres termes, sur le sujet de l’Holocauste, Google s’est engagé pour la vérité historique, contre le mensonge.

La presse américaine n’a pas manqué de remarquer immédiatement après cette décision que des tas de résultats de recherche restaient faux et d’une gravité tout aussi extrême. À la question « Les Noirs sont-ils inférieurs ? », Google donne par exemple un site ouvertement raciste en première position. Et au-delà du racisme, de l’antisémitisme ou de la réécriture de l’histoire, des tas de sujets, de la science à l’environnement, font remonter des résultats dont la véracité est très aléatoire. Exemple sans conséquence mais qui témoigne du terrain miné dans lequel nous évoluons : nous avons cherché ce matin, pour un article sur la série The OA, des articles scientifiques sur la mort — avec des termes, certes, un poil naïfs. Google référence en français uniquement des sites qui vont dans une direction fortement douteuse : la science prouverait qu’il y a une vie après la mort.

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Mountain View est donc aujourd’hui dans une position délicate : son moteur de recherche peut-il devenir assez pertinent tout seul pour exclure les mensonges de ses résultats, même s’ils sont mieux adaptés au référencement ? Ou est-ce qu’il faudra, au cas par cas, appliquer une décision humaine qui relèverait alors de l’éthique personnelle de Google ? Est-ce aux états de légiférer pour que Google n’ait pas à décider lui-même ? Verra-t-on, en 2017, apparaître un militantisme pour la vérité, qui semble aussi nécessaire qu’ubuesque ?

Avec l’arrivée de plus en plus massive des Knowledge Graph (qui font apparaître des morceaux des sites référencés directement dans les résultats de Google) et des assistants comme Google Home, la réponse à ces questions va, quoi qu’il en soit, devenir un véritable enjeu.

Mise à jour  : la presse anglophone a remarqué que le résultat pointant vers le site néo-nazi réapparaissait de manière erratique, tantôt sur la première page (mais en bas), tantôt sur la deuxième page. Plutôt que supprimé des résultats, il a donc été déclassé par Google. L’article a été mis à jour.

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