Puisque Jean-Luc Mélenchon et Alain Juppé l'utilisent, la France découvre en ce moment NationBuilder. Mais des entreprises françaises n'ont pas attendu que l'Américain soit à la mode pour proposer leur propre solution de gestion de campagne politique numérique. En France, DigitaleBox propose aussi des solutions, plus abordables.

Depuis quelques semaines, mais surtout depuis que Jean-Luc Mélenchon a annoncé sa candidature aux prochaines élections présidentielles en avouant « avoir loué la même plateforme que Bernie Sanders », tout le monde ne parle que de NationBuilder. Cette plateforme que le candidat d’extrême gauche a « loué » intrigue en France et se retrouve au milieu de nombreuses confusions. En premier lieu, malgré ce que Mélenchon a pu affirmer, elle n’est pas celle que Bernie Sanders utilise (le candidat aux primaires Démocrates est hébergé sur NGP Van). C’est balo. Par ailleurs, elle loin d’être la seule disponible sur le marché pour accompagner la stratégie numérique des candidats.

Focaliser sur NationBuilder, c’est oublier que des Français aussi investissent le marché de la poltech, pour « technologie politique ». C’est notamment le cas de Vincent Moncenis, fondateur de DigitaleBox, que nous avons rencontré.

L’idée de la Digitalebox lui vient fin 2011. Il était encore au Canada à l’époque et faisait une veille précise des différents outils qui viennent centraliser différents usages : réseaux sociaux, emailings et pétitions.

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À l’époque NationBuilder n’existait pas vraiment. Le seul qui avait une place sur le marché, c’était Blue State Digital que Barack Obama avait utilisé en 2008. L’engouement est venu plus tard. « C’est en 2012 que ces outils commencent à être utilisés dans des campagnes aussi médiatiques que celle du deuxième mandat d’Obama », se rappelle ainsi Vincent Moncenis, avant de poursuivre : « Je me suis dit à l’époque qu’il fallait aller plus loin que ces outils déjà existants mais surtout, créer un outil qui soit adapté aux cadres européen et français  ». 

Est-ce pertinent que les données récoltées par les plus grands partis politique Français soient hébergés en dehors du territoire ? 

Car en France, et contrairement aux pratiques permises par la législation américaine, la CNIL interdit de collecter et d’utiliser sans autorisation explicite des données sensibles concernant la religion ou les origines ethniques. Au contraire, les Américains utilisent librement ces données ethniques ou religieuses afin d’adapter leurs campagnes en fonction du public auquel ils s’adressent. Mais au-delà des différences juridiques, le fondateur de DigitaleBox interroge sur la souveraineté numérique : « Est-ce pertinent que les données récoltées par les plus grands partis politique français soient hébergées en dehors du territoire et en particulier en Californie, puisque c’est là bas que NationBuilder stocke toutes ses données ?  »

Et c’est aussi une question de patriotisme économique. «  C’est quand même plus logique que l’argent public des campagnes électorales soit dépensé en France via des plateformes françaises plutôt qu’en Californie », affirme-t-il.

L’ouverture de DigitaleBox, contre l’écosystème fermé de NationBuilder

Impossible pourtant de convaincre sur de simples arguments patriotiques : in fine, dans la tech, le service et le confort qu’un outil apporte seront toujours des arguments bien plus efficaces. Par rapport à son grand concurrent américain, Digitalebox se défend donc en ces termes : « On pourrait dire qu’entre Pepsi et Coca, il n’y a pas de différences mais les deux produits se sont quand même écartés et se sont différenciés l’un de l’autre. C’est pareil pour nous, on nous considérait avant comme le ”NationBuilder français” ».

Mais NationBuilder, c’est avant tout créer un site avec leur système et leur CMS maison. Ce qui n’est pas le cas de DigitaleBox : «  De notre côté, nous avons vite fait le choix inverse : nous avons voulu laisser la liberté au client de se connecter à tous les CMS, à WordPress, à Tumblr, etc. Le problème avec NationBuilder c’est qu’il y a peu de développeurs qui savent bosser avec et comme ils sont rares, ils sont chers. Le client se retrouve donc avec des coûts de création de site internet qui sont exorbitants  ».

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Mais ce problème de coût vient en partie d’un vrai fossé culturel entre la France et les États-Unis. Quand les budgets de campagnes électorales américaines peuvent coûter plusieurs milliards de dollars, en France, les budgets sont bien plus modestes (même s’ils sont parfois dépassés et peuvent donner lieu à des mises en examen…) et approchent quelques dizaines de millions d’euros. D’après Moncenis, NationBuilder n’a pas adapté ses prix au marché français, et certains candidats Républicains (LR) dépenseraient près de 10 000 euros par mois pour leurs sites.

Un brin accusateur, le patron de la DigitaleBox explique que tout vient d’un désir d’imitation. Pour lui, les femmes et hommes politiques « vont tout faire par mimétisme et ne font pas forcément les bons choix. Jean-Luc Mélenchon était persuadé que Bernie Sanders utilisait NationBuilder alors qu’il ne l’a jamais utilisé, pas plus que Hillary Clinton. Certains comités de soutien oui, mais les sites de campagnes de ces deux candidats sont hébergés par NGP Van  ».

DigitaleBox s’attaque donc à ce qu’il appelle le « bas du marché » évoquant les petits élus qui n’ont pas les moyens de se payer un site avec le logo de l’Américain.

Jean-Luc Mélenchon était persuadé que Bernie Sanders utilisait NationBuilder alors qu’il ne l’a jamais utilisé, pas plus que Hillary Clinton 

Les conseillers régionaux, députés, et parlementaires ont un budget qui correspond à la DigitaleBox. Les prix proposés par l’entreprise peuvent paraître dérisoire à côté de ceux de NationBuilder : ils s’échelonnent de 19,90 euros par mois à 999 euros en fonction du nombre d’emails et d’abonnés aux réseaux sociaux. « En général, à public équivalent, nous sommes deux à trois fois moins cher que NationBuilder », affirme Vincent Moncenis.

Et ces petits prix ont une importance particulière pour le patron de la DigitaleBox qui souhaite que tout le monde puisse avoir accès à ce type de produit. Tel un justicier masqué des big data, il souhaite que « l’élu d’une petite commune ait le même outil que le président de la République. Le produit est exactement le même, la différence de prix réside dans le nombre de contacts que les clients vont gérer  ».

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politique et entreprise

Et au fond, les équipes de DigitaleBox n’ont pas chaumé. Le service revendique un quasi monopole sur le marché français. Même si les « grands comptes » comme Juppé ou Mélenchon ont tendance à préférer NationBuilder, lorsque les élus locaux s’intéressent à ces plateformes, ils font des études de marché pour trouver la solution la plus économique et la plus adaptée à leurs besoins. « Un élu communiste du nord de la France s’est intéressé au marché, il est tombé sur un comparatif et a préféré DigitaleBox à NationBuilder. Depuis lundi dernier, il est chez nous.  ». DigitaleBox permet de centraliser tous les outils sur une seule plateforme avec une base de données unique. Hébergée en France, bien entendu.

Quand les clients souscrivent à la DigitaleBox, les bases de données sont vides. C’est à eux de les remplir avec leurs propres informations. Il en va de même pour les réseaux sociaux : tous les contacts sont importés à partir des comptes Facebook ou Twitter déjà existants. En accord avec la CNIL, les clients de la DigitaleBox gèrent des données qu’ils ont eux-mêmes acquises : « Il est hors de question que les clients achètent des données : on les met bien en garde sur ce point là. D’une part on ne veut pas qu’ils soient en infraction et d’autre part ça renverrait une mauvaise image et ça serait contreproductif pour leurs campagnes. »

Pour diversifier son activité, DigitaleBox a développé deux versions de son service : une pour la politique et une autre dédiée aux entreprises

Pour diversifier son activité, DigitaleBox a développé deux versions de son service : une pour la politique et une autre dédiée aux entreprises. Cette dernière sert d’outil de prospection permettant d’identifier de nouveaux contacts et de nouveaux clients, une sorte de CRM social. Tous les outils d’engagement et de mobilisation propres à la politique, qu’il s’agisse de pétitions ou de collectes de dons ne sont pas disponibles sur la plateforme dédiée aux entreprises. Comme les clients politiques, les entreprises qui utilisent DigitaleBox ne sont pas des grands comptes : « Ce ne sont pas de grosses entreprises, il s’agit de TPE-PME. Mais il y a aussi des professions libérales, des restaurants. L’intérêt pour eux est de trouver de nouveaux clients », nous confie Vincent Moncenis.

Les données des partis

La notion de big data reste cependant un sujet tabou, surtout en politique. Le concept a une fâcheuse tendance à effrayer les Français, notamment à cause de l’utilisation qui pourrait être faite des données collectées — et ils n’ont pas forcément tort. Pourtant, les données, qu’elles soient singulières ou massives, sont une arme des campagnes politiques depuis plusieurs décennies et le web n’a joué qu’un rôle d’amplificateur sur ces questions.

 « Dans tous les partis politiques, il y a une culture de la donnée qui existe depuis bien avant la révolution numérique. Pendant 40 ans, Charles Pasqua tenait des petites fiches et ces dernières valaient de l’or. Et elles valent de l’or, car toutes ces données, les politiques peuvent les convertir en voix. » Ils n’auront pas attendu Google ou Facebook pour procéder ainsi.

Eve Zuckerman, la botte secrète d’Alain Juppé dans sa campagne numérique

Et en France, la loi impose une réglementation stricte concernant l’utilisation des données. Il est impossible, en théorie, d’utiliser des données sans autorisation de la personne concernée. Pour Vincent Moncenis, ces lois sont un vrai garde-fou qui évite les dérives qui ont pu exister auparavant… quel que soit le bord politique.

D’ailleurs, DigitaleBox affirme travailler avec tous les partis, élus communistes, socialistes, républicains et centristes, mais le Front National ne fait pas partie de leurs clients, affirme Vincent Moncenis. Le parti d’extrême droite, plus que discret, préfère en effet gérer ses bases de données « en famille ». Est-ce que Vincent Moncenis serait pourtant prêt à avoir le Front National comme client ? « Je n’ai pas la réponse. Ils ont une culture de la discrétion et préfèrent travailler sur des outils qu’ils ont eux-mêmes développé… même s’ils n’ont pas la meilleure technologie. Ils sont rassurés sur la confidentialité de leurs données : plus que les autres partis, ils redoutent des fuites des noms de leurs adhérents…  ».

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