Dans le monde des semi-conducteurs, une affaire est décrite comme « le casse du siècle ». L'entreprise britannique ARM, qui s'est développée en Chine, est victime d'un conflit sur la propriété de sa filiale, ARM China. Son patron, qui s'avère indéboulonnable, est accusé de faire sécession et de prendre son indépendance, en chipant les technologies mises à disposition sous licence par la maison-mère.

Une contrariété peut en cacher une autre, nettement plus grave. Alors que le projet du rachat d’ARM par Nvidia, qui a été annoncé en octobre 2020, agite plusieurs autorités de régulation de par le monde, des signaux en provenance de Chine donnent des sueurs froides à la direction. En effet, il est rapporté que sa filiale chinoise, ARM China, serait en train de couper les ponts avec sa maison-mère.

Dans une publication parue le 27 août, le site Semi Analysis se fait catégorique, en décrivant cette affaire comme « le vol de semi-conducteurs du siècle  » Le site ajoute : « ARM China est devenue complètement rebelle, fonctionnant comme une société indépendante avec une propriété intellectuelle et une recherche et développement internes ». En somme, une nouvelle structure aurait été mise en place, sans aucun lien avec ARM.

Comment en est-on arrivé à cette situation ?

Perte de contrôle de la filiale en Chine

Le point de départ de toute cette affaire peut sans doute être placé à l’année 2016. C’est à cette date que cette entreprise britannique devient la propriété de la holding japonaise Softbank, pour la somme de 32 milliards de dollars. À ce moment-là, le marché chinois apparaît comme stratégique et incontournable. Mais, pour y accéder, encore faut-il composer avec les règles du jeu de la Chine.

En 2018, il est annoncé que la coentreprise rassemblant ARM d’un côté des investisseurs chinois de l’autre passe majoritairement sous le contrôle des seconds, puisque ARM doit céder 51 % d’ARM China. Le deal se fait pour 775 millions de dollars et, à ce moment-là, Softbank se félicite publiquement de ce deal, qui doit « élargir les opportunités d’ARM sur le marché chinois ».

« ARM pense que cette coentreprise, qui accordera des licences sur la technologie des semi-conducteurs d’ARM à des entreprises chinoises et développera localement la technologie d’ARM en Chine », poursuivait alors le communiqué. En échange, ARM devait récupérer « une proportion significative de tous les revenus » provenant du business de sa propriété industrielle par ARM China.

ARM processeur puce
Vue stylisée de la  plateforme ARM Neoverse N1. // Source : ARM

La spécialité d’ARM est de dessiner des architectures de processeurs, qui sont au cœur des appareils, des smartphones aux serveurs, en passant par les ordinateurs, les tablettes, les téléviseurs ou bien les supercalculateurs. De grands noms de la tech sont ou ont été des clients d’ARM, à l’image d’Apple, Intel, Nvidia, Samsung, Qualcomm ou Microsoft. ARM peut laisser la production des puces à d’autres, sous licence.

L’un des points forts d’ARM est d’avoir su inventer des composants dont la consommation électrique est contenue et plus basse que des solutions concurrentes. De fait, le savoir-faire d’ARM est forcément très intéressant dans un monde où l’on assiste à une explosion des appareils portatifs en tout genre, une tendance qui se poursuit avec les objets connectés et les accessoires, comme les montres high-tech.

L’indéboulonnable patron d’ARM China

C’est en 2020 que les choses se gâtent ou, du moins, que les soucis éclatent au grand jour. À l’été, le Financial Times rapportait un conflit entre la direction d’ARM et les propriétaires d’ARM China. Les Britanniques souhaitaient remplacer le patron d’ARM China, Allen Wu, car il lui est reproché de se servir de sa position privilégiée pour pousser des entreprises à investir dans sa propre petite affaire.

En résumant à grands traits, Allen Wu est accusé de créer des deals en dehors de toute approbation hiérarchique. Il aurait proposé à certains clients d’ARM China des remises sur le coût des licences d’ARM en échange d’un investissement dans son fonds personnel, qui se nomme Alphatecture. À la suite de ces manœuvres, la société-mère britannique a, certes, tenté de le déloger de son poste, mais sans succès.

Il a rapporté que le conseil d’administration d’ARM China a voté à une forte majorité (sept voix contre une) pour écarter Allen Wu après qu’il a été accusé de conflits d’intérêts. Mais, toujours selon le Financial Times, dans un article de novembre 2020, l’intéressé continue d’être en charge des opérations quotidiennes. De plus, grâce à une opération financière, on le disait en position de contrarier l’acquisition d’ARM par Nvidia.

Allen Wu LinkedIn
la page profil d’Allen Wu sur LinkedIn.

D’après les informations du journal américain, Allen Wu contrôle près de 17 % et quatre des six actionnaires d’ARM China. Dans les activités d’ARM, sa filiale chinoise pèse très lourd : elle est à l’origine d’un cinquième des ventes totales d’ARM selon SoftBank. Les solutions d’ARM sont très répandues dans la tech et sont même largement majoritaires dans certains segments de produits.

Le conflit a alors pris une dimension nouvelle. Il a été rapporté que dans les bureaux d’ARM China, selon les informations du quotidien économique, Allen Wu a mis en place sa propre équipe de sécurité pour interdire l’entrée aux représentants d’ARM ou du conseil d’administration d’ARM China. En outre, les mails envoyés par le siège d’ARM aux employés sont bloqués par un système de filtrage.

Le dossier s’est également judiciarisé. En avril 2021, trois personnes qui avaient été nommées par le conseil d’administration d’ARM China pour remplacer Allen Wu, ont été licenciées par ARM China. Les trois individus ont été remis en place par cette instance, en riposte, avant que des plaintes ne soient déposées contre eux par ARM China. Motif ? Ils auraient été à l’origine de graves manquements.

ARM limite ses transferts à ARM China

Compte tenu de cette situation, ARM n’est pas restée les bras croisés. Au niveau interne, il a été décidé de cesser l’envoi de nouvelles technologies à ARM China, note Semi Analysis. La puce la plus récente que la filiale détient est la Cortex A77, lancée en 2019. Les autres transferts (CPU, GPU, puces d’accélération de réseaux de neurones) sont interrompus, y compris du côté des serveurs, comme le Neoverse N1.

En particulier, le jeu d’instructions Armv9, qui est celui qui va rythmer les développements d’ARM pour les années à venir, n’a pas non plus franchi la frontière chinoise, indiquent nos confrères. Armv9 promet des développements spectaculaires pour la décennie à venir. Armv8 a été lancé en 2011. Armv9 est attendu en matière de sécurité, de traitement de signaux numériques et d’apprentissage automatique.

Armv9
Les promesses techniques du futur jeu d’instructions Armv9. Jeu auquel n’a aujourd’hui pas accès ARM China.

Par ailleurs, ARM a essayé de prendre des contacts à haut niveau avec les autorités en faisant remarquer que les agissements d’Allen Wu nuisent à l’industrie chinoise des semi-conducteurs et interrogent sur les risques que courent les investissements étrangers si de telles manœuvres surviennent sans que ni les régulateurs ni le pouvoir en place ne viennent siffler la fin de la récréation.

Beijing n’ignore probablement pas ce qu’il se passe du côté d’ARM China. D’autant que, parmi les actionnaires de cette filiale figurent des entités qui sont soutenues par le pouvoir central. De toute évidence, les autorités préfèrent rester discrètes et à distance, du moins officiellement, malgré l’implication de fonds publics. Le pays suit certainement d’autant plus ce dossier que le pays a une dépendance avérée en matière de semi-conducteurs.

L’avis du régulateur chinois sur l’acquisition d’ARM par Nvidia, une entreprise américaine, est très attendu, car si ARM passe sous giron américain, la société serait obligée de suivre des sanctions venant de Washington et, donc, de les répercuter sur ARM China. Du moins, ce scénario est plausible si ARM China reste dans l’escarcelle d’ARM. Les développements récents viennent toutefois de rebattre les cartes.

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