Une étude montre que 53 % des internautes ont déjà été la cible ou les témoins de contenus haineux en ligne. Peu d'entre eux prennent le temps de les signaler, aux plateformes d'hébergement ou aux autorités.

53 % des internautes disent avoir déjà été confronté à un contenu haineux sur Internet, sur les 1000 et quelques interrogées par Opinion way dans le cadre d’un sondage dont les résultats sont publiés ce mercredi 12 décembre. Les victimes directes de ces messages semblent trop souvent découragées de les signaler.

Les contenus sexistes et racistes sont les plus fréquents

L’étude porte sur des internautes français uniquement. Ils et elles ont été invités à parler des propos haineux qu’ils rencontraient en ligne, qu’ils en soient la cible ou de simples témoins.

On aperçoit dans ce graphique que les propos sexistes et racistes sont les plus fréquents, avec 44 % d’occurrence. Viennent ensuite les discriminations et stigmatisations sur le physique, des propos islamophobes, homophobes, xénophobes et antisémites.

Les contenus sexistes ou racistes sont majoritaires. // Source : Opinionway

Les 18-24 ans semblent être particulièrement touchés par ces contenus, puisque 68 % d’entre eux disent avoir déjà vu des contenus haineux en ligne. Ce chiffre ne signifie pas qu’ils sont plus visés, mais peut-être aussi qu’ils les repèrent davantage, ou qu’ils fréquentent des sites sur lesquels les discours de haine sont plus nombreux.

Seulement 20 % de contenus signalés

Un fait intéressant pointé par l’étude, est la relative inaction des internautes face à un discours haineux. 32 % ferment immédiatement la page, et 26 % ne font rien, et continuent normalement leur navigation. Seuls 20 % signalent le contenu problématique aux plateformes sur lesquelles il a été posté, et 8 % sur le site de signalement dédié du gouvernement.

La réaction adoptée face à un message de haine. // Source : OpinionWay

Laetitia Avia, députée de Paris et co-auteure du rapport visant à renforcer la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur Internet, est revenue sur ce constat lors d’une table-ronde, organisée par Twitter et l’ASIC (Association des services Internet communautaires) le 12 décembre. Elle a explique «  comprendre le découragement » de certains internautes.

La responsabilité des réseaux sociaux, mais pas seulement

Selon elle, il y aurait deux explications majeures à cela. La première, est l’inadaptation de certaines procédures destinées à saisir des autorités. Si elle salue l’initiative Pharos, qui permet de signaler des contenus en ligne, la députée reconnaît que dans certains cas, « l’impossibilité par exemple de déposer une plainte en ligne » pose question. « Parfois, il est vrai qu’on préfère témoigner de ce qu’on a vécu dans un statut Facebook ou un tweet, plutôt que de se déplacer dans un commissariat, parce que c’est une démarche qui n’est pas évidente. »

« Je masque les contenus ou leurs auteurs, mais je ne signale même plus »

Elle pointe également du doigt la responsabilité des plateformes. Dimanche 9 décembre, elle a elle-même signalé un tweet haineux qui lui était destiné. Il contenait des termes sans équivoque : les racistes « négresse », « retourne en Afrique », et l’homophobe «  tarlouze ». Deux jours plus tard, elle recevait un mail de Twitter. Il y était indiqué que « rien dans ce tweet n’est contraire aux conditions d’utilisation du réseau social. »

À ses côtés, Franck Aubry, chargé de mission de lutte contre la haine anti-LGBT et la haine sur Internet à la DILCRAH, acquiesce : « J’ai moi-même été la cible de propos haineux sur Twitter, et j’ai reçu la même réponse plusieurs fois, alors que les contenus étaient manifestement illicites. » Il se dit lui aussi lassé : « Je masque les contenus ou leurs auteurs, mais je ne signale même plus. »

Pour Franck Aubry, le risque est que cela alimente un cercle vicieux. Sans signalement, il pense que les auteurs auront un sentiment d’impunité. «  Il ne faut plus attendre pour réagir », ajoute-t-il.

«  Une vraie prise de conscience »

Ces propos haineux ne concernent évidemment pas que Twitter, mais la plateforme est régulièrement pointée du doigt concernant les réponses apportées aux signalements.

Le logo de Twitter // Source : Numerama

Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques chez Twitter France, ne nie pas le problème. Revenant sur le cas de Laetitia Avia, elle évoque « une erreur ». « Nous avons fait des progrès, il y a eu une vraie prise de conscience chez Twitter, même s’il est vrai qu’elle a été tardive. » « On ne parlait même pas du hate speech, quand je suis arrivée dans l’entreprise, poursuit-elle. Aujourd’hui, nous travaillons activement sur la question. »

La directrice des affaires publiques chez Twitter France reconnaît qu’il faudra encore beaucoup d’investissements pour venir à bout des contenus haineux. Elle explique que Twitter compte 3000 salariés en tout dans le monde, ce qui est assez peu. « Or nous avons 500 millions de tweets par jour à trier et traiter », dit-elle, avant d’évoquer le «  volume énorme » de faux signalements (effectués par vengeance, par exemple).

Des solutions ont été évoquées, comme par exemple la présence, que défend la députée Laetitia Avia, d’une instance de régulation des contenus haineux en ligne. Celle-ci pourrait être créée, ou s’appuyer sur la coordination d’organismes déjà existants, comme la Cnil.

Elle milite également pour la simplification (il faut 4 ou 5 étapes, voire parfois une lettre recommandée pour arriver à bout d’un signalement), voire l’uniformisation des formulaires de signalements sur tous les réseaux sociaux. À Twitter qui met alors en avant la souveraineté sur le design de sa plateforme, elle rétorque qu’il serait temps de dépasser cela pour montrer « la bonne volonté » des réseaux sociaux.

Article publié initialement le 12 décembre 2018

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