Il faut retenir trois lettres : ANT. C’est sous ce symbole qu’Anthropic souhaite faire son entrée au Nasdaq, la place boursière américaine qui accueille une grande partie des géants de la tech. Dans un communiqué publié ce lundi 26 octobre, le créateur de Claude annonce avoir déposé son formulaire S-1 auprès de la SEC, le régulateur américain des marchés financiers.
Ce document présente l’entreprise, ses comptes et les risques auxquels s’exposent ses futurs actionnaires. Son dépôt constitue une étape vers l’introduction en Bourse, mais il reste plusieurs cases à remplir : ni le nombre d’actions proposées ni leur fourchette de prix ne sont fixés. Le communiqué ne donne pas non plus de date de cotation, et l’enregistrement n’est pas encore entré en vigueur. À titre de comparaison, SpaceX avait commencé à s’échanger en Bourse le 12 juin, seulement 23 jours après le dépôt public de son dossier, le 20 mai. Rien ne garantit toutefois qu’Anthropic suivra le même calendrier.
L’annonce ouvre néanmoins une nouvelle séquence pour l’IA américaine. Après des années de levées de fonds privées, un de ses principaux laboratoires se prépare à soumettre directement ses ambitions au marché.
Après SpaceX, un pari beaucoup plus centré sur l’IA
L’entrée en Bourse de SpaceX, en juin dernier, avait déjà battu un record : environ 75 milliards de dollars (environ 67 milliards d’euros) levés, la plus grosse introduction en Bourse de l’histoire. Mais acheter une action de l’entreprise d’Elon Musk revenait à miser sur plusieurs activités à la fois : les fusées, Starlink, le réseau social X et l’intelligence artificielle, après l’intégration de xAI. L’IA faisait partie d’un ensemble beaucoup plus vaste.
Avec Anthropic, le pari serait plus direct. La valeur de l’entreprise dépend de sa capacité à développer des modèles toujours plus performants et à vendre leur utilisation, notamment à travers Claude et ses outils destinés aux entreprises. Anthropic pourrait ainsi devenir le premier des grands laboratoires américains d’IA générative à entrer seul en Bourse, avant OpenAI. Il ne s’agirait toutefois pas d’une première mondiale : les chinois Zhipu et MiniMax sont déjà cotés à Hong Kong depuis janvier.

L’appétit pour les actions Anthropic n’a d’ailleurs pas attendu cette échéance. En mai, des jetons émis sur la blockchain Solana par la plateforme PreStocks, censés donner accès à une part d’Anthropic, ont atteint 1 409 dollars l’unité (environ 1 250 euros). À ce prix, le marché valorisait officieusement Anthropic autour de 1 400 milliards de dollars (environ 1 250 milliards d’euros). Anthropic avait alors rappelé qu’elle ne reconnaissait pas les transferts d’actions réalisés sans son autorisation. Avec l’entrée en Bourse, les investisseurs pourront acheter des actions reconnues par Anthropic directement sur le Nasdaq, dans un cadre réglementé, avec un cours public et des obligations de transparence financière.
La fourchette de prix, attendue dans une version amendée du prospectus, dira si Anthropic vise une telle valorisation une fois cotée au Nasdaq. À ce niveau de capitalisation boursière, elle se rapprocherait de Tesla et de Broadcom pour se disputer la 10e ou la 11e place parmi les entreprises les plus valorisées au monde.
Anthropic doit maintenant convaincre qu’elle vaut son prix
Pour faire son entrée en Bourse, Anthropic a publié ses comptes. On y apprend que les clients de Claude dépensent de plus en plus. Au premier semestre 2026, Anthropic a réalisé 16,3 milliards de dollars (environ 14,5 milliards d’euros) de chiffre d’affaires, contre environ 1,2 milliard un an plus tôt, selon le prospectus déposé auprès de la SEC, dont Reuters a détaillé les chiffres. La progression est spectaculaire, certes, mais l’activité restait déficitaire sur cette période, avec une perte d’exploitation de 693 millions de dollars (environ 615 millions d’euros), contre 2,14 milliards un an plus tôt.
Le dossier affiche aussi 80,7 milliards de dollars (environ 71,8 milliards d’euros) de perte nette, dont 72,4 milliards liés à la hausse de valeur des financements convertibles en actions. En prenant de la valeur, Anthropic augmente aussi celle des droits accordés à ses investisseurs. Cette hausse est comptabilisée comme une charge, sans sortie d’argent. Hors de cet effet comptable, vendre davantage d’IA ne suffit pas encore à couvrir les dépenses nécessaires pour la développer et la faire fonctionner.
Comme lors de l’introduction de SpaceX, les investisseurs misent donc sur des activités qui pourraient rapporter beaucoup plus qu’aujourd’hui. Les abonnements à Claude, ceux de Starlink ou les contrats de lancement produisent déjà des revenus. La question est de savoir jusqu’où ces activités peuvent grandir, quels bénéfices elles dégageront et combien il faudra dépenser avant d’y parvenir.

Le chiffre d’affaires ne fait toutefois pas, à lui seul, la valeur d’une entreprise. Nvidia vaut environ 5 100 milliards de dollars en Bourse (environ 4 540 milliards d’euros), contre 2 680 milliards pour Amazon (environ 2 390 milliards d’euros), soit presque le double. Pourtant, le fabricant de puces avait réalisé 216 milliards de dollars de chiffre d’affaires (environ 192 milliards d’euros) sur son exercice clos en janvier 2026, contre 717 milliards pour Amazon (environ 638 milliards d’euros) sur l’année 2025, des ventes plus de trois fois inférieures.

Sur ce point, Anthropic devra malgré tout convaincre. La demande pour ses outils augmente rapidement, mais elle doit continuer à financer ses infrastructures et ses prochains modèles, tout en affrontant des concurrents qui cherchent les mêmes clients (comme Google, OpenAI, Microsoft, Meta, xAI, etc.). Une valorisation aussi élevée laisse peu de place à une croissance décevante, surtout avec cette concurrence.
Cette entrée en Bourse arrive aussi dans un climat où Anthropic reconnaît elle-même que sa technologie pourrait présenter des risques « catastrophiques ou existentiels » pour l’humanité. Son cours de Bourse pèsera aussi sur les moyens qu’elle promet pour amortir les bouleversements économiques qu’elle anticipe.
L’entreprise souhaite, sous réserve de l’accord de ses actionnaires, attribuer 5 % de son capital à un fonds susceptible d’aider les personnes dont l’emploi serait fragilisé par l’IA. Puisque cette dotation prendrait la forme d’actions, elle pourrait gagner de la valeur si leur cours augmente, ou en perdre s’il baisse. Anthropic n’a pas encore détaillé les modalités des aides.
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