Le moteur de recherche berlinois Ecosia, vitrine de la « tech verte et européenne », remplace le champion français Mistral par des modèles chinois. Parmi ses griefs : la qualité, la souveraineté… et l’atome. Quand on voit la tête du mix énergétique allemand, il fallait oser.

Il y a des ruptures qui se font en silence, par un simple changement de clé API un mardi soir. Et puis il y a celles qu’on annonce dans Politico.

Ecosia, le moteur de recherche allemand qui a tout misé pour se différencier sur le fait de planter des arbres, a annoncé cette semaine qu’il abandonnait Mistral AI pour faire tourner ses résumés et son chatbot. Cinq mois après l’avoir choisi, en mai, pour remplacer OpenAI au nom de l’indépendance européenne. Son fondateur et patron, Christian Kroll, se dit « déçu de la qualité » des modèles français, qu’il juge en retard « d’un an » sur la concurrence. Il raconte aussi des serveurs régulièrement saturés : Ecosia aurait été « un client trop gros » pour Mistral. Rappelons que le moteur pèse pour 0,69 % des parts de marché en France et 0,3 % à 1 % dans le monde.

À nos confrères, Kroll ajoute deux arguments : Mistral ne serait pas vraiment souverain, puisqu’il dépend d’investisseurs internationaux. Et Mistral cadrerait mal avec les objectifs environnementaux d’Ecosia, compte tenu de la part importante du nucléaire dans le mix énergétique français. Le remplaçant ? Des modèles open source et open weight hébergés par la plateforme allemande Melious, parmi lesquels Qwen (Alibaba), GLM (Z.ai) et Kimi (Moonshot AI). Des modèles chinois, donc.

En bref : une entreprise allemande quitte un fournisseur français parce que son électricité est trop nucléaire et ses capitaux pas assez européens… pour des modèles entraînés en Chine. Relisez cette phrase calmement.

Ecosia utilisait des modèles légers

Ecosia utilisait Mistral Small 3.2 pour ses résumés et Small 4 pour son chat : des petits modèles, choisis pour leur coût, qui ne jouent pas dans la même ligue que les meilleurs open weight du moment. Et même le tout nouveau Mistral Large 4, présenté mardi, ne pointe qu’à la huitième place du classement des modèles ouverts d’Artificial Analysis — les sept premiers sont chinois.

Sur le prix, l’argument est imparable pour une entreprise dont le modèle consiste à reverser ses bénéfices à la reforestation : Kroll affirme avoir à peu près divisé ses coûts par deux, tout en améliorant la qualité. Et sur le fond, sa vision n’est pas idiote. Il estime que l’Europe, qui a raté la première vague de l’IA générative, peut construire des modèles ouverts de plus en plus puissants sans engloutir des milliards dans l’entraînement de modèles de pointe.

Mais, comme le rappelle Arthur Mensch, fondateur de Mistral, l’entreprise française sait aussi servir ces modèles. Ecosia aurait pu tenter.

Ce que Kroll aurait mieux fait de taire

Là où l’affaire devient franchement indécente, c’est quand on regarde les deux autres arguments.

Le nucléaire, d’abord. En 2025, selon le bilan électrique de RTE, l’électricité produite en France a émis en moyenne 19,6 g de CO2 équivalent par kWh. Même au pire moment de l’année, le kWh français n’a jamais dépassé 58 g. En Allemagne, sur les douze mois allant de juin 2025 à mai 2026, l’intensité carbone tournait autour de 298 g par kWh… soit 15 fois plus.

Ce chiffre a une histoire. L’Allemagne a fermé ses derniers réacteurs en avril 2023, au nom d’une Energiewende qui a certes fait exploser l’éolien et le solaire, mais qui a gardé le charbon et le lignite dans la boucle pour passer les nuits sans vent. Bref, un pays qui se pense champion du climat et qui brûle encore de la houille pour charger ses Tesla, pendant que son voisin produit une électricité parmi les plus propres du continent.

Pire encore : cette attaque, pour se tourner vers des modèles entraînés en Chine, dont le réseau électrique reste dominé par le charbon, relève de l’acrobatie.

Certes, le grief anti-nucléaire porte sur l’entraînement et l’hébergement chez Mistral, et des modèles ouverts peuvent tourner sur des serveurs européens alimentés par du renouvelable. Mais l’argument se retourne alors contre Kroll : si l’électricité de l’inférence est ce qui compte, la plus décarbonée d’Europe de l’Ouest se trouve justement… en France.

La souveraineté, ensuite. Mistral ne serait pas souverain parce qu’il a levé de l’argent à l’étranger, notamment auprès de Samsung et Nvidia. C’est vrai. Mais son premier actionnaire depuis 2025 est ASML, le néerlandais qui fabrique les machines sans lesquelles aucune puce de pointe n’existe sur Terre. Et surtout : on parle d’une entreprise allemande qui remplace un modèle français par des modèles conçus par des entreprises soumises au droit chinois. Pour la cohérence, on repassera.

L’Europe se tire encore une balle dans le pied

Mensch est beau joueur, mais il aurait toutes les raisons d’être en colère. Un client a le droit de partir, mais Ecosia ne met pas les formes : une annonce publique, la semaine même où Mistral sort son modèle le plus ambitieux, assortie de reproches dont deux sur trois ne tiennent pas debout. L’Allemand a bâti sa marque sur l’indépendance vis-à-vis de la tech non européenne et offre un jeudi soir aux géants américains et chinois une démonstration gratuite : même les Européens ne croient pas aux Européens.

Ce qui ouvre une question finale : oui, Mistral a peut-être quelques mois de retard. Mais combien de retard l’Europe s’infligera si chacun de ses champions est lâché au premier signe défavorable, avec en prime une leçon d’écologie venue du pays du lignite ?

Les émissions carbone de l'énergie des pays européens
Les émissions carbone de l’énergie des pays européens // Source : Electricity Maps
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