Snap a enfin dévoilé les lunettes de réalité augmentée qu’il promet depuis des années. Les Specs arriveront à l’automne aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France (le pays de cœur d’Evan Spiegel) pour 2 295 euros. Un prix très élevé pour un produit censé ouvrir l’ère post-smartphone, mais dont les usages concrets restent encore difficiles à défendre.

Le 16 juin 2026, Snap a enfin présenté les lunettes qu’il promet depuis près de cinq ans. Un projet au long cours, porté personnellement par Evan Spiegel, et dans lequel l’entreprise a englouti des milliards de dollars. L’ambition du créateur de Snapchat n’a jamais été cachée : inventer le prochain grand objet informatique. En creux, Snap rêve de son « moment iPhone ».

Dans une rare interview accordée à Numerama, Evan Spiegel promettait une rupture technologique : « Nous avons réussi à mettre un ordinateur dans une paire de lunettes, qui vous permet de garder la tête haute et les mains libres. » Mais l’annonce du produit n’est pas vraiment à la hauteur de son ambition : malgré des démonstrations technologiques solides, l’enthousiasme est très mesuré. Surtout, les usages concrets peinent encore à convaincre… alors même que le produit est vendu à 2 195 dollars (et 2 295 euros selon le site).

Snap a annoncé le lancement des Specs le 16 juin 2026.  // Source : @Snap sur X
Snap a annoncé le lancement des Specs le 16 juin 2026. // Source : Snap sur X

Snap dévoile enfin ses lunettes… mais le design ne convainc pas

Les Specs sont des lunettes de réalité augmentée totalement autonomes : elles fonctionnent sans smartphone ni boîtier de calcul déporté. Plus légères que les précédentes Spectacles, elles reposent sur une technologie d’affichage LCoS, pour Liquid Crystal on Silicon, développée en interne par Snap, avec des images projetées directement dans les verres, un champ de vision de 51 degrés et 16 millions de couleurs.

Les lentilles électrochromiques peuvent aussi passer d’un état transparent à un mode teinté, proche de lunettes de soleil, en une dizaine de secondes. Côté pratique, Snap annonce environ quatre heures d’autonomie — jusqu’à vingt heures avec l’étui de recharge –, du Bluetooth, et la possibilité d’ajouter des verres correcteurs grâce à des inserts amovibles.

Deux tailles sont proposées : 47 mm, pour 132 grammes, et 52 mm, pour 136 grammes. On reste donc plus proche de vraies lunettes que d’un casque comme le Vision Pro d’Apple, même si le produit demeure évidemment plus massif qu’une paire de lunettes classique. Snap cherche ainsi à se glisser entre les lunettes connectées comme les Meta Ray-Ban, plus discrètes mais limitées, et les casques de réalité mixte comme le Vision Pro, plus puissants mais beaucoup plus encombrants.

Sur le papier, Snap a tout de même de bons arguments. L’entreprise promet des expériences en réalité augmentée plus fluides, des interactions naturelles et un écosystème de lenses enrichi. Comme avec Snapchat, elle continue de miser sur des usages sociaux et créatifs, avec des filtres et des effets pensés pour être partagés.

Les Specs de Snap. // Source : Capture d'écran Numerama
Les Specs de Snap. // Source : Capture d’écran Numerama

Snap accompagne aussi ce lancement d’un signal envoyé aux développeurs. Lens Studio, déjà utilisé pour créer les filtres Snapchat, intègre désormais des outils d’IA générative et de développement par agents, tandis que l’entreprise ouvre la porte à des lenses multimodales appuyées sur des modèles comme OpenAI ou Gemini.

Sur le papier, Snap ne lance donc pas seulement un nouvel objet : il tente de poser les bases d’une plateforme. Reste que, pour l’instant, l’ensemble ressemble encore davantage à une vitrine technologique qu’à un écosystème capable de s’imposer dans le quotidien de millions de personnes. Et Snap doit rivaliser avec des géants comme Meta (Horizon OS), Apple (visionOS) et Google (Android XR) qui ont déjà leurs propres écosystèmes.

Les Specs sont affichées à 2 195 dollars (et 2 295 euros selon le site). C’est plus de quinze fois le prix des premières Spectacles, lancées à 130 dollars en 2016, et qui avaient déjà forcé Snap à passer près de 40 millions de dollars de pertes liées à des stocks invendus et à des commandes annulées. Pour commander, il faut verser un dépôt remboursable de 200 dollars, le reste étant dû au moment de l’expédition. Les livraisons sont prévues d’ici la fin de l’année aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France, avec un objectif assumé : devancer Meta sur le créneau des lunettes AR.

Evan Spiegel assume ce positionnement premium. Il présente les Specs comme un pari de long terme sur l’ère « post-smartphone », une première étape vers un futur où les lunettes remplaceraient le téléphone comme terminal principal. Mais ce discours se heurte déjà à une réalité beaucoup plus rugueuse : les images du CEO de Snap avec les lunettes sont largement moquées en ligne.

« Personne n'a eu le courage chez Snap de dire à Evan Spiegel que ses lunettes sont atroces ? On dirait des lunettes 3D de cinéma »
« Personne n’a eu le courage chez Snap de dire à Evan Spiegel que ses lunettes sont atroces ? On dirait des lunettes 3D de cinéma » // Source : X

Un lancement qui sent déjà le pari risqué

Dès l’annonce du prix, les réactions ont été largement négatives. Même pour un public habitué aux casques XR à plus de 3 000 dollars, le ticket d’entrée paraît difficile à justifier pour une paire de lunettes dont les usages restent encore flous.

Le contraste est d’autant plus violent que Snap traîne déjà un passif dans le hardware. Les premières Spectacles, pourtant beaucoup moins chères, avaient terminé en quasi-catastrophe industrielle, avec des cartons entiers d’unités invendues. Cinq ans après ses premières promesses de lunettes AR grand public, Snap rejoue donc une partition connue, mais avec un produit beaucoup plus cher et un marché toujours aussi peu mature.

En interne comme dans sa communication, Snap présente pourtant les Specs comme le cœur de sa stratégie future, bien au-delà d’un simple gadget greffé à Snapchat. Evan Spiegel parle d’un pari de décennie, au moment où le groupe subit déjà la pression d’actionnaires activistes, qui lui reprochent de brûler trop de cash dans l’AR sans résultats visibles.

Autrement dit, Snap ne traite pas ces lunettes comme une expérience secondaire. Une part très importante de ses ressources est dirigée vers ce produit, avec l’idée de créer le prochain iPhone plutôt qu’une nouvelle gamme de gadgets expérimentaux.

Evan Spiegel. // Source : Snap
Evan Spiegel. // Source : Snap

Mais c’est peut-être là que le raisonnement se fragilise. Apple n’a pas imposé l’iPhone uniquement parce que le produit était bon. L’entreprise a construit autour de lui un écosystème complet : un système d’exploitation, un App Store, des services, une intégration très forte entre le matériel et le logiciel. Snap, lui, donne clairement l’impression de croire que le produit pourra créer son marché presque à lui seul : mais que peut-on faire avec des Specs aujourd’hui ?

Pour l’instant, il n’existe pas chez Snap de véritable plateforme d’apps AR généraliste comparable à un app store, ni de services vraiment indispensables associés, ni de killer app évidente. Dans le même temps, Meta construit patiemment un écosystème qui mêle casques Quest, lunettes Orion, ses réseaux sociaux et ce qu’il reste d’Horizon, désormais recentré sur une application mobile plutôt que sur un grand monde virtuel en VR. À côté, la stratégie de Snap paraît étonnamment centrée sur l’objet, beaucoup moins sur tout ce qui devrait l’entourer.

Sur le plan industriel, les Specs montrent sans doute que Snap sait fabriquer du hardware sérieux, et que l’entreprise a réellement progressé en réalité augmentée. Mais sur le plan stratégique, une question reste entière : peut-on vraiment imposer un nouveau terminal à 2 195 dollars, sans killer app évidente, sans écosystème logiciel fort, et en visant un public plus large que les seuls développeurs ? Pour l’instant, la réponse ressemble à un non. Mais rappelons aux sceptiques qu’avant l’iPhone, il y avait aussi eu des smartphones au designs contestables. La seule question pour Snap est de savoir s’il peut devenir l’acteur qui réussit à rendre le produit attractif.

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