Depuis la sortie de l’Apple Watch Ultra, je ne l’ai pour ainsi dire jamais quittée (sauf pour la recharger, tous les matins, pendant 35 mn). Le jour, la nuit, sous la douche, en réunion, à vélo. Elle suit mon cœur, mon sommeil, ma variabilité, ma température, et déverse tout ça dans un petit écosystème d’applications (Santé, Bevel & co) qui me racontent chaque matin comment je vais et comment mon corps évolue à la suite d’un entraînement ou d’une maladie.
Et au fil du temps, moi qui étais plutôt contre cette machine à notification, je me suis pris à l’utiliser comme un vrai outil technique : passer un appel en plein footing, contrôler la musique d’un « dis Siri », enregistrer un trajet à vélo sans sortir l’iPhone, jeter un coup d’œil à la météo au poignet. Mille petits gestes en moins dans une journée et autant d’occasions de ne pas sortir mon téléphone de sa poche. La montre qui donne l’heure s’est enrichie de fonctions utilitaires pour les professionnels du XXe siècle, la montre connectée fait la même chose pour le XXIe siècle.

Mais j’ai quand même deux problèmes avec la montre connectée. Le premier, c’est que c’est un objet lourd et je n’aime pas forcément le porter la nuit. Le deuxième, le plus important, c’est l’esthétique : la montre est un peu le seul bijou d’un homme et je regrette l’époque où je prenais cinq minutes pour choisir une montre après m’être habillé. Et je ne parle même pas de luxe : j’ai toujours trouvé ça sympa d’avoir une Casio Illuminator au poignet ou une vieille montre sans valeur retrouvée dans les cartons d’un héritage. Difficile de marier ça avec de la tech. Et les montres connectées ne sont ni très jolies, ni très variées dans leur look. Hors de question également de “collectionner” des objets périssables qui coûtent entre 300 et 1 000 €.
Pourquoi, en 2026, faut-il choisir entre se mesurer et porter un objet qu’on aime ?
Les deux problèmes et la mauvaise solution
Reprenons dans l’ordre. Première chose à reconnaître, parce qu’elle est vraie : la montre connectée a gagné. Sur le terrain de l’outil, rien ne l’égale. L’Apple Watch Ultra fait le boulot au quotidien, et quand je passe au sport sérieux — course, escalade — je bascule sur ma Coros Apex 4, que j’ai au poignet depuis le début de l’année 2026. Elle est précise, fiable, taillée pour l’outdoor, et son export des données en CSV est un petit bonheur pour qui veut nourrir une IA avec ses propres stats (ou via MCP pour Claude). Le poignet est devenu le meilleur capteur de notre vie numérique. Ça, personne ne le lui enlèvera.
Sauf que, comme je l’ai écrit, ce capteur a mangé autre chose. La montre, c’est l’un des rares objets qu’un homme peut choisir, assortir, changer selon la tenue ou l’occasion, le tout pour des sommes modiques, malgré ce que les influenceurs essaient de faire croire – quelques dizaines d’euros suffisent à s’équiper. Or la montre connectée a écrasé tout ça : c’est le même petit galet noir avec le costume, le jogging, le maillot de bain et le pyjama. On a troqué un objet contre un instrument.
Et l’instrument, la nuit, on le sent passer — il pèse, il chauffe, il griffe. Je nuance quand même, parce qu’il y a une exception, et c’est justement l’Ultra : son côté rugged utilitaire, je l’assume et je le trouve beau, j’aime bien ses rayures sur le titane, bref, elle va avec quelques tenues. Mais une belle exception ne fait pas une garde-robe.

D’où mon emballement pour le Google Fitbit Air, que je porte depuis une semaine. L’idée est la bonne, la seule qui compte ici : disparaître. Douze grammes contre une bonne soixantaine pour l’Ultra, pas d’écran, dix jours d’autonomie, et surtout un poignet enfin libre. Depuis huit jours, je remets des montres. Des vraies. Celles qui ne mesurent rien et qui, contre toute attente, m’avaient manqué.
Le souci, c’est que Google s’arrête à mi-chemin. Les données ne sont pas au niveau, j’ai relevé des aberrations franches côté cardio. L’application est une catastrophe : même pas de synchro native avec Apple Santé, il faut passer par des applications tierces payantes pour bricoler la passerelle. Et la détection automatique des sports se déclenche à la truelle : dimanche dernier, sur 21 kilomètres courus, le tracker en a enregistré 15. Il n’est pas non plus surpris, quand j’oublie de l’arrêter, par mes 6 km en vélo électrique en plus de 2h20 : il y va de sa petite analyse par IA sur mon rythme plus lent que d’habitude.

Mais le vrai reproche est ailleurs. Je trouve que Google avait un boulevard, mais ne va pas encore assez loin dans l’effacement. Pour vraiment tenir la promesse, il faudrait pouvoir le glisser à la cheville ou au-dessus du biceps, le cacher entièrement, comme Whoop invite à le faire depuis longtemps. Sauf qu’à la cheville, j’ai testé, on perd en précision, et les exercices ne sont carrément plus détectés. Le capteur veut bien se faire oublier, à condition qu’on le garde bien en vue… au poignet.
C’est un peu contradictoire pour un objet dont la raison d’être est de s’effacer et de tout mesurer passivement.
Alors oui, pendant dix ans, toute l’industrie a couru dans un sens : tout empiler sur le poignet, faire du tout-en-un, ajouter des écrans, des apps, des coachs IA. Le progrès, ce n’était pas de faire mieux, c’était de faire plus et Apple a réussi à rendre le format montre connectée désirable en n’oubliant pas qu’il s’agissait d’un objet à porter. Or le vrai saut, aujourd’hui, c’est l’inverse. Le meilleur daily tracker, à mon sens, n’est pas celui qui en fait le plus, c’est celui qu’on oublie de porter. Sa destinée, au fond, c’est de cesser d’être une montre, pour qu’une vraie montre puisse revenir à sa place (notez : je n’aime pas trop le format bague, qui contient en lui-même une immense fragilité).
Mais encore faut-il respecter le contrat. Un capteur qu’on ne sent plus mais qui compte 15 kilomètres sur 21 n’est pas discret : il est absent. Google a compris la philosophie (la soustraction, l’effacement, la libération du poignet) mais a oublié qu’être invisible ne dispense pas d’avoir raison. La discrétion sans la fiabilité, c’est de l’à-peu-près bien habillé.
Alors je vais continuer à tester le Fitbit Air, parce que la direction est juste et que j’ai envie d’y croire. Et je remettrai mon Apple Watch quand j’aurai fini, non pas parce que l’idée est mauvaise, mais parce qu’elle n’est pas terminée. Le poignet que je réclame, celui qui mesure tout sans que je le sente et me laisse porter la montre que je veux, n’existe pas encore tout à fait aujourd’hui, mais je suis certain que le marché va dans cette direction. Garmin ou Apple pourraient avoir leur carte à jouer.
Le tracker sans écran est le bon pari, mais pour l’instant, on échange encore de la précision contre du confort. Le jour où on n’aura plus à choisir, là, on aura gagné.
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