Ce n’est pas la première fois qu’un compte X (Twitter) se présente comme un voyageur dans le temps. Mais, comme à chaque occurrence, une partie de la sphère complotiste y voit une forme de prophétie.
Dans un message publié en décembre 2023 par un compte X, on pouvait lire la simple mention du nom « Cole Allen ». Le 25 avril 2026, ce même nom est devenu celui de l’homme arrêté après les coups de feu tirés lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche, où Donald Trump a été visé.

Ce vieux tweet a alors été exhumé et recyclé comme une « preuve » supplémentaire que certains utilisateurs de X auraient accès au futur.
Dans les heures qui ont suivi la fusillade, captures d’écran et montages vidéo ont circulé dans les sphères complotistes et trumpistes, présentant ce message comme une prophétie ayant annoncé le nom du tireur plus de deux ans à l’avance. Pourtant, dans les faits, plusieurs hypothèses bien plus rationnelles permettent d’expliquer ce type de phénomène.
Multiplier les paris… puis garder celui qui se vérifie ?
Le compte qui a publié « Cole Allen » en décembre 2023 est mystérieux. Il ne comporte qu’un seul tweet public, ne documente ni sa vie ni ses opinions, et ne dispose que d’une photo de profil — à savoir Pepe the frog. Jusqu’ici, l’ensemble ressemble davantage à une mise en scène qu’à un profil utilisé au quotidien.
Une première explication, avancée par le journaliste italien David Puente dans un message publié sur X le 26 avril 2026, est bien plus simple qu’un voyage dans le temps. Selon lui, ce type de compte peut publier, en privé, toute une série de prénoms, de noms ou d’événements possibles, puis ne rendre visible que celui qui finit par « tomber juste ». Rien de surnaturel, donc : il suffirait de multiplier les paris, d’effacer ensuite toutes les mauvaises prédictions, puis de repasser son profil en public pour exploiter la coïncidence.
En creusant le cas Henry Martinez, David Puente met en avant un autre élément troublant : l’existence d’un jeton Solana baptisé « The Man from the Future » (HENRY), associé à une adresse et référencé sur plusieurs plateformes crypto.
Autrement dit, l’imaginaire du « voyageur temporel » ne nourrit pas seulement des threads complotistes : il peut aussi servir de support à un memecoin opportuniste, lancé précisément au moment où le tweet devient viral. Dans cette lecture, le compte Martinez apparaît moins comme celui d’un prophète que comme un point d’entrée marketing pour une opération spéculative.

Le journaliste renvoie également vers plusieurs comptes très proches. Parmi eux, @HenryMa79561892, créé en 2025, qui a publié un message similaire mentionnant « Gavin Newsom », le gouverneur de Californie. On trouve aussi @HenryMa79561894, ouvert en 2022 et resté inactif depuis l’été 2025, ou encore @HenryMa79561895, qui repartage le tweet viral tout en laissant apparaître, dans un ancien message, son précédent nom d’utilisateur : « launchrollfun ». On s’éloigne alors de l’image d’un profil unique et mystérieux : il s’agit plutôt d’une petite grappe de comptes, créés sur plusieurs années, qui reprennent les mêmes codes et le même décor.
David Puente mentionne même un message dans lequel l’un de ces comptes semble protester contre l’utilisation de son profil. On y lit, à propos d’un post mentionnant « Colen Allen » : « Pourquoi utilisez-vous mon compte ? Supprimez ce message au plus vite, sinon je déposerai une plainte devant la justice. » Difficile, vu de l’extérieur, de savoir si cette protestation est sincère ou si elle participe elle aussi à la mise en scène. Elle renforce néanmoins l’idée d’un écosystème flou et possiblement coordonné autour du nom « Henry Martinez ».
Une énorme opération de nettoyage sur X
Pour autant, cette théorie présente une faiblesse : elle suppose une vaste opération de nettoyage sur X. Or, les outils publics de la plateforme sont limités. L’internaute @calvinfroedge résume ainsi son intuition : « Le seul scénario qui me semble tenir debout, c’est que quelqu’un ayant accès aux outils internes de X nous joue un tour. L’hypothèse des posts supprimés ne tient pas. L’API publique de X est limitée en nombre de requêtes : il n’aurait pas pu supprimer des millions de messages la nuit dernière. »
L’idée n’est pas absurde. D’après la documentation officielle de X destinée aux développeurs, la suppression d’un post via l’API publique (DELETE /2/tweets/:id) est limitée à 50 requêtes par tranche de 15 minutes et par utilisateur. Surtout, il manque ici une pièce essentielle : rien ne montre publiquement que le compte Henry Martinez ait un jour publié des milliers, voire des millions de messages à effacer.

Il reste alors plusieurs hypothèses :
- La première, avancée par David Puente, est la plus simple. Le nom « Cole Allen » n’a peut-être pas été choisi au hasard, mais parce qu’il existait déjà, et circulait déjà en ligne. Un Cole Allen figure d’ailleurs sur IMDb : un jeune acteur américain, crédité dans quelques productions, sans lien connu avec l’homme arrêté le 25 avril 2026. Dans cette logique, il ne s’agirait pas de prédire l’avenir, mais de miser sur un nom déjà indexé, suffisamment plausible pour réapparaître un jour dans un autre contexte — fait divers, arrestation ou simple actualité.
- On pourrait aussi envisager une autre explication : que l’auteur du tweet ait eu connaissance, d’une manière ou d’une autre, d’une personne portant ce nom avant que l’affaire n’éclate publiquement. Mais cette piste reste hautement spéculative. Elle supposerait soit une information préalable sur un projet criminel, soit une fuite, voire une forme de proximité avec les faits — des scénarios pour lesquels aucun élément concret ne permet, à ce stade, d’apporter le moindre début de preuve. Surtout trois ans en arrière.
- Enfin, la dernière hypothèse, est sûrement la plus probable : une personne disposant d’un accès aux outils internes de X — interfaces d’administration, bases de données, métadonnées — aurait pu créer ou modifier ce tweet rétroactivement, bien au-delà de ce que permet un utilisateur ordinaire. Rien ne le prouve publiquement, mais c’est aujourd’hui l’une des explications les plus discutées.
Certains poussent même le raisonnement jusqu’à Elon Musk lui-même. L’idée ne sort pas de nulle part : Elon Musk cultive depuis longtemps une image liée au trolling et aux codes issus de forums comme 4chan, cet imageboard anonyme devenu un incubateur majeur de la culture du canular en ligne.
Quoi qu’il en soit, d’autres cas similaires ont déjà circulé. Photos « anachroniques », vidéos montrant des objets modernes dans des archives anciennes, ou comptes se présentant comme des témoins venus de 2030 ou 2050 : à chaque fois, des vérifications indépendantes ont permis d’apporter des explications davantage compatibles… avec le réel.
En 2013, deux chercheurs américains ont même tenté d’identifier de véritables voyageurs temporels en fouillant le web et les réseaux sociaux à la recherche de mentions impossibles — comme « Pope Francis » avant son élection ou « Comet ISON » avant sa découverte. Leur conclusion était claire : aucune preuve solide n’avait été trouvée. En appliquant le rasoir d’Ockham — l’idée selon laquelle il faut privilégier l’explication la plus simple –, le cas Henry Martinez ressemble, dans tous les cas, davantage à une mise en scène qu’à une preuve de voyage dans le temps.
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