Il n'y a aucune formule magique pour réussir un bon manuscrit de SF ou de Fantasy. Mais des idées reçues sur l'écriture de ces mondes imaginaires, il y en a beaucoup. Voici les conseils de Lionel Davoust, auteur de « Comment écrire de la fiction ? ».

« Si on veut écrire, à un moment, il faut tout simplement se confronter à la difficulté », tranche Lionel Davoust. Cet écrivain français, connu pour de nombreux romans de Fantasy depuis une vingtaine d’années, est maintenant l’auteur de Comment écrire de la fiction ? Rêver, construire, terminer ses histoires, aux éditions Argyll. Derrière ses airs de manuel d’écriture, il s’agit en réalité d’une approche hybride qui emprunte énormément à l’essai. Le livre est court. Lionel Davoust y fournit des réflexions de fond sur le principe d’écrire, y décrit certains codes et techniques utiles, mais il se garde bien de livrer de prétendues formules magiques. C’est dans cette transparence intellectuelle que l’ouvrage tire aussi son intérêt.

«  On ne peut pas démêler l’expérience d’écriture de l’expérience personnelle », explique Lionel Davoust à Numerama. Ce qui l’a motivé à écrire cet ouvrage est justement à trouver dans son propre début de carrière. « Quand j’ai commencé, j’ai eu la chance de rencontrer des anges gardiens qui ont eu la gentillesse de se pencher sur ce que je faisais, confie-t-il. On ne peut jamais renvoyer l’ascenseur aux gens qui nous ont mis le pied à l’étrier, mais on peut le faire pour d’autres. »

Le vécu de Lionel Davoust se situe, en grande partie, dans la littérature de l’imaginaire. Cet ensemble de genres rassemble la science-fiction, la fantasy et le fantastique. Ces genres ont-ils une particularité dans le domaine narratif ? « On ne peut pas imaginer un bon roman d’imaginaire qui ne soit pas un bon roman tout court  », prévient Lionel Davoust. « Mais l’imaginaire ajoute des difficultés techniques supplémentaires. » Nous lui avons demandé s’il existait des pièges et idées reçues spécifiques à ces genres, que les jeunes auteurs et autrices devraient soigneusement éviter dans l’écriture d’un manuscrit.

La première idée reçue doit d’ailleurs être posée comme un préalable : comme dans tout art, même ces principes ne permettent pas forcément d’aboutir à une œuvre publiable du premier coup. Au-delà des outils, le reste dépend de vous. Aucun manuel, même présentant des règles universelles, ne pourra écrire l’ouvrage à votre place, car « plus on va chercher des choses personnelles et authentiques sur soi, plus on laisse transparaître sa personnalité et sa complexité d’être humain, plus paradoxalement on touche à l’universel. C’est ce qui va parler au lecteur et à la lectrice ». Les forces et faiblesses vont considérablement varier d’une personne à l’autre.

Pour apprendre à écrire, « il faut apprendre à se connaître » : « On gravit la montagne toute sa vie, comme dans toute pratique artistique. J’écris en ce moment un roman que je n’aurais pas été capable de réaliser il y a 15-20 ans. »

« Le public ne vient pas pour le monde, mais pour l’histoire »

«  Les littératures de l’imaginaire ajoutent la difficulté que l’on parle d’un monde qui fait un pas de côté par rapport à la réalité consensuelle, ce qui exacerbe la complexité du passage des informations pour expliquer comment ce monde fonctionne », explique Lionel Davoust. Si un auteur comme Tolkien (Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux) pouvait se permettre un prologue de dizaines de pages pour présenter son monde, il ne faut pas s’en sortir ainsi pour un roman du XXIe siècle. Non seulement la pratique a fait son temps, mais les modes de lecture ont évolué : «  Il y a un désir chez les lecteurs et lectrices d’une narration qui implique, assez rapidement. »

Le Seigneur des Anneaux. // Source : New Line Cinema

Ceci étant, il faut pourtant bien parvenir à faire comprendre ce monde imaginaire, parfois bien éloigné de notre expérience du réel. Si vous avez un personnage qui possède une Ferrari, «  vous avez la référence, vous imaginez le niveau de vie, le look du véhicule, etc. », mais si votre personnage se déplace dans un monde de Fantasy avec une monture proche d’un cheval sans en être vraiment un, «  cela pose un obstacle pour établir une complicité avec les lecteurs lectrices ». Il faut donc trouver des moyens pour favoriser l’implication dans ce monde situé dans un futur ou un ailleurs.

À partir de cette particularité, Lionel Davoust estime que l’on peut identifier deux grands pièges dans lesquels tombent de jeunes plumes :

  • Se perdre dans des scènes d’exposition, plutôt que de montrer
  • Se perdre dans les recherches préalables

Se perdre dans l’exposition

Le premier piège fait référence à la règle scénaristique du show don’t tell. L’idée est qu’il vaut mieux montrer directement un élément lié au personnage et à l’univers lors d’une scène, plutôt que d’en faire l’exposé dans de longues descriptions didactiques. Palpatine (dans la saga Star Wars) ne nous dit jamais « je suis le méchant », on le voit être malfaisant dans ses actes et ses ordres. Lionel Davoust relève qu’il y a effectivement une idée reçue très prégnante sur les mondes de l’imaginaire : « Paradoxalement, le public ne vient pas pour le monde, à la base, mais pour l’histoire et les personnages se situant dans un monde. Seulement ensuite, si c’est cool et intéressant, on va s’intéresser au monde. »

Lionel Davoust nous confie faire ce constat presque chaque année lors des Imaginales. Ce festival basé à Epinal organise une masterclass où de jeunes plumes peuvent discuter de leurs projets avec des écrivains publiés et confirmés. « Une fois sur deux, le jeune auteur commence par me dire ‘alors cela se passe dans un monde qui…’, donc je réponds qu’on s’en fout, car ce sont plutôt ‘des gens à qui il arrive des trucs’ et que seulement après tu parles de ton univers », nous détaille l’écrivain. Si l’on aime les mondes imaginaires pour leur univers riche ou original, « ce n’est pas cela, leur portée d’entrée », et il est plus intéressant de «  le faire découvrir à travers l’histoire, la tension narrative, pour que l’on voie ce monde vivre et émerger ».

Être trop noyé dans son monde imaginaire

Le second piège concerne, lui aussi, la construction de l’univers. C’est le risque d’être excessivement plongé dans son propre monde imaginaire, à le créer sous toutes ses coutures, sans fin, sans jamais finalement passer à l’étape de l’écriture d’une véritable fiction. C’est particulièrement valable pour la Fantasy, relève Lionel Davoust, où il est courant de se renseigner sur des éléments liés à l’histoire médiévale par exemple. « Attention aux recherches sans fin, une manière très perverse pour soi de procrastiner et de ne pas se confronter à la difficulté d’écrire. » Ce « worldbuilding » (littéralement « construction d’un monde ») doit avoir un but : «  Faire de la faune et de la flore pendant 2 jours, ça suffit. Ce n’est pas du boulot, c’est du fun. »

« On ne peut pas être auteur ou autrice sans lire »

Lionel Davoust tient enfin à évacuer une idée qui, explique-t-il, a tendance à se propager ces dernières années : non, « on ne peut pas être auteur ou autrice sans lire », notamment car «  voir comment cela fonctionne est la première chose pour pratiquer un art ». C’est, selon l’écrivain, particulièrement vrai pour les littératures de l’imaginaire, qui ont tendance à beaucoup évoluer. «  Il est difficile de débarquer dans le genre sans avoir une sensibilité aux thèmes déjà traités avant. » Le voyage supraluminique ou la simple présence de robots humanoïdes ont été révolutionnaires dans les livres de SF, il y a plusieurs décennies, mais ne surprendraient plus grand monde aujourd’hui ; tout comme découvrir des elfes dans un livre de Fantasy ne dégage pas une grande originalité de nos jours.

La nécessité de lire ne doit toutefois pas relever d’une injonction : nul besoin de lire l’intégralité des livres de l’âge d’or de la SF (les classiques parus de 1930 à 1950-60). « Dire qu’il ne faut rien lire est aussi idiot que de dire qu’il faut tout lire », relève Lionel Davoust. « Mais ça ne devrait de toute façon pas être un effort ou une corvée. On écrit ce qu’on aurait envie d’avoir lu. L’écriture et la lecture sont une continuité naturelle. »

Source : Argyll

Et pour l’écriture, il en va donc de même. L’écrivain insiste : un auteur écrit tout le temps et apprend tout le temps. « On apprend en tentant des trucs et en se plantant. Il faut écrire. Tous les musiciens font des gammes et se ratent. Tous les étudiants en art passent leur vie à faire des croquis qui ne deviendront pas un tableau qu’ils vont vendre. Plus vite on s’y met, plus vite on apprend des trucs, plus vite on se trouve. »

Finalement, le conseil final de Lionel Davoust est de dépasser la trouille. « Notre boulot, c’est de laisser parler notre humanité, pour que notre œuvre soit intéressante dans ses forces et ses imperfections. C’est ce qui va le faire vivre. » Et pas de panique si votre manuscrit ne vous satisfait pas : ce n’est pas nécessaire de l’envoyer, même s’il est terminé. « Si on n’est pas content du premier manuscrit, on en écrit un deuxième », conclut Lionel Davoust.

Comment écrire de la fiction ? Rêver, construire, terminer ses histoires, 176 p., Argyll. Paru le 21 mai 2021. 14,90 euros.

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