Certaines sont aussi connues que les vidéos d’origine qu’elles parodient. Souvent choquantes par leur vulgarité ou déconcertantes par leur absurdité, les YouTube Poop (YTP) sont un pilier important de la culture internet. Depuis les débuts de la plateforme, certains vidéastes français se sont spécialisés dans leur réalisation. Destinés initialement à un public de niche, les codes de la YTP sont aujourd’hui visibles dans beaucoup de contenu multimédia, y compris à la télévision. Au détriment de la spontanéité et de l’impertinence des débuts ?

«  T’es dans ta jalousie ? Je suis dans ta mère la p***  ». Nounours, héros du dessin animé Bonne nuit, les petits ne dirait pas ça. Encore moins en le rappant. Et pourtant , c’est ce qu’ont pu découvrir les 3,6 millions de spectateurs de la vidéo Bonne nuit les Tipeu du vidéaste EnfluredeRenard. Une vidéo siglée [YTP], pour YouTube Poop, sortie le 20 mai 2018, héritière de plus de dix ans d’humour absurde sur YouTube. C’est tout du moins ce qu’explique Olivier Lalane, lui-même grand amateur de poop, qui s’est intéressé à ce type de vidéo en 2014 par le biais d’un mémoire universitaire.

«  À la base les YouTube Poop n’avaient qu’un but : engorger les serveurs de YouTube. Leurs créateurs étaient tout simplement des sales gosses. On leur laissait l’opportunité de mettre gratuitement en ligne n’importe quoi ? Alors ils mettaient en ligne n’importe quoi. L’objectif était de polluer la plateforme par des contenus absurdes capables de faire perdre du temps à ceux qui les visionnaient. » 

Une volonté qui a perduré, mais qui est progressivement devenue un art à part entière, avec ses poopers phares et leurs fans.

Complètement débile, souvent vulgaire

Une euphorie des débuts dont se rappelle David, 26 ans, plus connu sous le pseudonyme — sans équivoque — de Groscacaboudin ou GCB. Pour beaucoup de vidéastes, il est connu comme celui qui a démocratisé les YTP en France, il y a plus de dix ans. «  J’avais 16 ans et beaucoup trop de temps libre. J’ai découvert ces vidéos anglophones qui consistaient tout simplement à reprendre une source et à la retravailler en faisant n’importe quoi avec son logiciel de montage. C’était à la fois complètement débile, souvent vulgaire, mais également extrêmement créatif. J’étais très sensible à cet humour absurde.  »

Très vite, l’adolescent commence à partager ses premières créations. Il sera suivi par beaucoup d’autres.

«  Les vidéos de GCB m‘éclataient de rire, alors je me suis inspiré de son travail. Très vite, je me suis retrouvé à faire une poop par jour. J’ouvrais mon logiciel de montage, je le poussais dans ses retranchements pendant quelques heures et je mettais le résultat sur YouTube dans la foulée. Il n’y avait aucun filtre  », raconte également Anthony, 27 ans, au pseudonyme annonciateur de Jefaischierlesgens.

L’émergence de nouveaux mèmes

Une communauté de poopers francophones commence à se créer. Les plus connus d’entre eux se réunissent sur un groupe Skype et se partagent vidéos obscures, mèmes de 2010 et autres souvenirs du web de l’époque. Plusieurs vidéastes commencent à pooper ensemble. De « grands tournois  » sont organisés. Une émulation mutuelle anime les poopers qui font régulièrement référence aux créations des autres.

«  C’est ainsi que sont apparues les premières [YTP Tennis]. Le principe est simple : un vidéaste retravaille une source, envoie le résultat à un autre monteur, qui retravaille lui aussi la vidéo avant de la renvoyer, etc. C’était l’équivalent d’un cadavre exquis en vidéo  », détaille Pierre, ou Rizotochaud. « On avait l’impression de créer un truc qui ne s’était jamais fait  », complète-t-il.

 

De cette communauté, de nombreux mèmes français commencent à émerger (comme le célèbre “Ah !” de Denis Brogniart ou “la boule magique” issue d’un télé-achat). Beaucoup proviennent de vidéos complètement inconnues du grand public. «  C’était l’un de mes plus grands plaisirs : fouiller le web et les tréfonds de YouTube pour trouver des sources obscures à détourner  », raconte GCB. D’autres émissions populaires trouvent également grâce aux yeux des poopers. «  Faire dire des insanités à Fred et Jamy de C’est pas sorcier, c’est toujours drôle. De même, c’est très facile de créer un décalage en détournant les anciens dessins animés tels que Inspecteur Gadget ou Pokémon. La nostalgie aide beaucoup… », enchérit Rizotochaud.

Un enjeu politique

Un décalage qui n’a pas uniquement vocation à faire rire. Tout en se défendant de faire des vidéos à velléité politique, Jefaischierlesgens l’assume, intégrer un personnage du dessin animé Peppa Pig — hilare — dans une vidéo où des cochons vont à l’abattoir, ce n’est pas drôle. « Je voulais générer du malaise chez l’internaute, prouver qu’une autre vision des YTP était possible. Plus subversive que de faire dire “saucisse” à une personnalité.  »

Pour Olivier Lalane, l’engagement politique est dans l’ADN même des YTP. «  Dans l’histoire, le détournement au sens strict  — comme il a été théorisé par un écrivain révolutionnaire comme Guy Debord — c’est une volonté politique. Bien avant internet, lorsque les Américains rajoutent des musiques festives aux marches synchronisées des nazis, c’est pour souligner leur absurdité. En 2011, lorsqu’un internaute publie une vidéo nommée [FR YTP] Jean-François Copé parle pour ne rien dire en soulignant ses hésitations et tics de langage, c’est bien pour le décrédibiliser  », explique celui qui s’apprête à ouvrir son agence de communication spécialisée en musique classique. Il ne doute d’ailleurs pas que les YTP puissent avoir un impact lors des prochaines élections présidentielles.

Il suffit de lire le Tweet de Jean-Luc Mélenchon qui remercie publiquement Khaled Freak — dont les productions musicales peuvent être vues comme un héritage des [YTP MV] (pour Music Vidéo) — de l’avoir détourné pour s’en convaincre.

La fin de la spontanéité 

Les poopers sont unanimes : en 2020, la YTP n’a jamais eu autant de visibilité. Tous se souviennent d’une époque ou faire 1 000 vues sur une de ses vidéos était considérable. Aujourd’hui, beaucoup restent pantois devant les chiffres de certaines de leurs créations.

«  Je pense qu’il y a eu une vraie bascule vers le grand public lorsque Antoine Daniel a partagé sur Twitter une YTP de Bonne nuit les petits en précisant que c’était “l’un de ses plus gros fou rires depuis des années”. Progressivement populaire, la YTP a connu là un nouvel essor médiatique  », analyse Olivier Lalane.

Un essor médiatique dans lequel s’est engouffré EnfluredeRenard en proposant lui aussi sa version du célèbre dessin animé de Nicolas et Pimprenelle.

Pourtant « Bonne nuit, les Tipeu » cristallise beaucoup de reproches à la YTP moderne. Les effets spéciaux nécessitant de longs temps de rendu sont omniprésents. La vidéo suit un fil conducteur, preuve d’une écriture beaucoup plus travaillée. «  Les YTP ont tout simplement suivi la courbe de professionnalisation et de standardisation de YouTube. Elles se sont lissées en se tournant vers la pop culture. Aujourd’hui, si beaucoup de vidéastes historiques ont arrêté de sortir des vidéos régulièrement, celles qui sont partagées sont de véritables blockbusters de la poop. C’est impressionnant et toujours aussi drôle, mais, en comparaison avec les YTP, presque artisanales, d’il y a 10 ans, le résultat a beaucoup perdu de sa spontanéité. Au début, un parallèle avec le mouvement Oulipo, prônant l’écriture automatique, était tout à fait envisageable  », déplore Olivier Lalane.

Un changement d’optique que concède EnfluredeRenard lui-même. «  Effectivement, après plus de sept ans à faire des poops, je suis un peu plus méthodique. Moi-même j’ai besoin de créer des vidéos plus ambitieuses et de tester mes limites sur certains logiciels. Malheureusement, je sais également que ce nouveau format de poop, même si cela inspire de nouvelles générations de poopers, en décourage également beaucoup. Ils se persuadent qu’une poop doit atteindre ce niveau d’effets spéciaux alors que moi-même j’ai conscience que cela trahit un certain esprit… », confesse le jeune vidéaste qui tient à rester anonyme.

«  De mon côté, j’ai mis en place un questionnaire en ligne pour comprendre ce qui faisait rire mon public dans ma dernière vidéo. J’ai une volonté de comprendre et d’optimiser ce qui plait dans mon contenu », explique Citronxzme, pooper des débuts et connu dans le milieu pour retranscrire phonétiquement toutes ces sources avant de les détourner par l’art du sentence mixing, ou [YTP-SM].

Une volonté de tester ses limites qui trahit un autre ressenti : les YTP ne fascinent plus leurs créateurs historiques.

Le besoin de passer à autre chose

«  Se renouveler n’est pas facile. À un moment c’était devenu trop automatique. Je ne prenais plus autant de plaisir à faire des poops. J’ai temporairement arrêté, mais je n’exclus pas de faire une vidéo si l’inspiration me vient. Je ne veux tout simplement pas me forcer  », raconte Jefaischierlesgens dont la dernière vidéo date de la précédente élection présidentielle.

Même son de cloche pour un autre vidéaste, 123Lunatic, qui ne cache pas avoir vécu des moments de dépression alors qu’il commençait à être connu pour ses vidéos absurdes. «  Quand ma chaîne a été fermée du jour au lendemain pour violation de droits d’auteur, c’était presque un soulagement. Je n’étais même pas attristé. Je l’étais pour les gens qui ne pourraient plus retrouver ces contenus, mais moi c’était l’occasion de passer à autre chose », explique celui qui s’est reconverti dans le streaming. Mais la YTP ne l’a pas quitté pour autant. «  Je l’ai juste injecté dans d’autres types de contenus, comme des Let’s Play. Aujourd’hui, on peut le dire, la YTP est partout, car elle s’est infiltrée dans les codes de l’internet français.  »

Un constat d’autant plus vérifiable que de nombreux vidéastes célèbres font désormais appel aux poopers pour monter leurs vidéos en marque blanche. «  À l’inverse de certains influenceurs, les poopers ont une volonté de s’effacer derrière le contenu. Ils ne cherchent pas une mise en avant de leur personnalité dans leurs montages  », confirme Milo, aka Magnum, pooper de 20 ans qui vend ses capacités en montage à de plus gros YouTubeurs.

La poop est partout

Aujourd’hui, la poop est partout, comme l’explique Olivier Lalane. «  Le montage rapide, les ear rape (lorsqu’un bruit sourd et saturé surgit Ndlr) ou encore la volonté de détourner des propos, tout cela se voit désormais dans les vidéos de beaucoup de YouTubers mainstream. Même Golden Moustache a repris les codes des YTP pour certains de ses sketchs. Cela sort même du cadre d’internet avec Quotidien, l’émission de Yann Barthès, qui fait dire n’importe quoi à Jean-Pierre Pernault.  »

C’est pour cette raison que l’ancien étudiant de la Sorbonne s’indigne du peu d’études que ce contenu inspire aux chercheurs. «  Mine de rien, de la volonté de faire perdre du temps aux gens est né un mouvement artistique qui s’est infusé progressivement dans le milieu comique français et que l’on retrouve sur de nombreux médias différents. Malheureusement, les vidéos YTP se font régulièrement supprimer pour des questions de droit d’auteur — lorsque ce n’est pas directement la volonté des créateurs. Rien ne nous assure que l’on pourra dresser un jour l’évolution de ce mouvement. Je pense qu’il serait important de conserver, sur un support de stockage autre que YouTube ».

LeS PoOps VoNt MoUriR ?

Du côté des créateurs historiques, les YTP semblent faire partie d’une époque révolue de leurs adolescences. La plupart n’en regardent même plus. «  Je viens de finir mes études dans un milieu qui n’a rien à voir avec la vidéo. J’enchaîne actuellement les entretiens d’embauche. Chaque jour, je me questionne sur l’avenir de ma chaîne  », confesse EnfluredeRenard, qui ne cache pas son envie de faire régulièrement de petites vidéos pour ses réseaux sociaux. «  Je pense qu’effectivement les YTP ont désormais plus leur place en format court sur les réseaux sociaux comme Twitter, Instagram ou Tik Tok. YouTube n’est plus la plateforme phare pour ce qui s’apparente plus à du shitposting aujourd’hui. On devrait parler de Media Poop  », commente Rizotochaud. «  Pour moi, de même qu’After Effects a révolutionné la poop, seules les nouvelles technologies permettront de faire évoluer ce type de contenu. Je pense par exemple à l’arrivée des logiciels de Deepfake qui m’ont moi-même bien amusé  » , complète GCB.

Si l’impossibilité de monétiser ce type de contenu sur YouTube tend à décourager ceux qui aimeraient se lancer aujourd’hui, les poopers ne doutent pas que la relève sera présente un jour.  «  On a eu la chance de participer à la démocratisation d’un genre tout en faisant les guignols, rien que ça c’est énorme. À titre personnel je dois beaucoup à la poop. Comme il y a des générations de YouTubeurs, il y aura des générations de poopers  », assure Rizotochaud.

«  C’est sûr que des gens qui ont envie de mettre de la merde sur YouTube, il y en aura toujours  », conclut laconiquement Jefaischierlesgens.

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