Certains sont des artisans professionnels, d’autres des bricoleurs qui se sont aménagé des ateliers dans un coin de leur logement. Tous sont désormais sur YouTube. Dans la suite de nombreux passionnés et vidéastes, les menuisiers investissent les plateformes de vidéos en ligne. À cheval, entre les tutoriels DIY et les vidéos types ASMR, leurs audiences sont grandissantes.

En 2016, Stéphane Tipauste à 34 ans. Après 16 ans de loyaux services au sein d’un bureau d’études du bâtiment, le jeune homme est remercié par son patron. Plusieurs solutions s’ouvrent à lui, mais Stéphane fait le choix de la reconversion.  « Face à cette période de chômage forcée, j’ai décidé de me tourner vers ma passion, la menuiserie, que je pratiquais déjà en loisirs depuis 2009.  »

L’artisan en devenir est alors accepté dans un centre de formation d’apprentis à Hesdigneul-lès-boulogne, dans le Pas-de-Calais, pour apprendre à y travailler le bois. « Très vite j’ai voulu documenter cette reconversion auprès de mon entourage, leur faire part de cette expérience, nouvelle pour moi  », reprend Stéphane. Il s’empare d’un vieux caméscope familial et commence à filmer ses progrès ainsi que les oeuvres qu’il réalise. « Je me suis rendu compte que ma femme n’en avait rien à secouer, par exemple  », s’amuse le menuisier.

Des encouragements et des défis

De son propre aveu, il ne traîne pas beaucoup sur YouTube et connaît peu de vidéastes. Pourtant, en complément d’autres réseaux sociaux, c’est sur cette plateforme et sous le nom de Tipauste WoodWorking qu’il commence à partager ses vidéos de reconversion. « Très vite, grâce à Facebook et Instagram, j’ai commencé à recevoir des messages d’encouragement, notamment de personnes qui se sont aussi reconverties où s’apprêtaient à le faire  ».

Aujourd’hui, Stéphane est menuisier de profession. Il n’a pas arrêté les vidéos pour autant. Sa communauté — qu’il appelle les Tipausteurs — a grandi et frôle les 20 000 abonnés sur YouTube. « Au-delà de ma reconversion, aujourd’hui, j’ai envie de montrer ce que l’on peut faire avec le bois, mais étant donné que c’est désormais mon métier, je réalise mes commandes et me permet de les filmer de temps à autre avec l’accord de mes clients  », explique l’artisan. Table à manger, meuble de salle de bain, caisson de volet roulant : au gré des commandes, sa chaîne YouTube se remplit.

De belles images avant tout

Trouver le juste milieu entre le développement de son entreprise et de sa chaîne YouTube, c’est également le dilemme auquel est confronté Olivier Verdier au quotidien. Menuisier depuis plus de dix ans, l’artisan Auvergnat — aux lunettes aussi rondes que celle de Jamy Gourmaud — a investi YouTube au cours de l’été 2017. Deux ans plus tard, sa chaîne comptabilise plus de 9 millions de vues, faisant de lui l’un des menuisiers francophones les plus populaires sur la plateforme de vidéo en ligne.

« À la base, j’étais photographe. C’est pour cela que j’ai progressivement voulu filmer mon processus de création. Ma volonté était avant tout de faire de belles images  », revendique celui qui ne souhaite pas trop divulguer l’emplacement de son atelier. Néanmoins, lui-même s’avoue surpris du succès de sa chaîne et de son nombre croissant d’abonnés (qui vient de dépasser les 75 000).

« La menuiserie est un artisanat bien moins spectaculaire que la ferronnerie, selon moi. C’est pour cela que j’essaye au quotidien de trouver de nouvelles manières de filmer mon travail, pour pouvoir réaliser des vidéos intéressantes à regarder  », tente tout de même d’expliquer Olivier Verdier.

Des vidéos à l’esthétique léchée — bien que chronophage dans leur réalisation — qui ont donc trouvé leur public. Ou plutôt leurs publics.

Si j’avais un marteau

En effet, si les nombreux tutos et vidéos DIY comme Comment faire un ilot de cuisine et autres top 5 des outils de menuisiers gratuits font le bonheur des professionnels du bois et autres  bricoleurs du dimanche, il suffit de se pencher dans la section commentaire des menuisiers vidéastes pour comprendre qu’une certaine partie de leur public ne saurait même pas planter un clou.

C’est notamment ce que confirme en message privé Quentin, internaute lambda le jour et développeur web la nuit. « Lorsque j’écris du code, j’aime mettre en fond sonore des vidéos de menuisiers. Même si je suis à mon bureau pendant plusieurs heures, l’impression d’être au cœur d’un atelier m’aide à travailler. Certains vont au café pour développer, moi je mets des bruits de scie et de marteau en arrière-plan. Ça m’apaise.  »

De la même manière que de nombreux internautes prennent plaisir à écouter des bruits d’animaux, Quentin s’est découvert une passion pour un type de menuiserie particulière : le woodturning, ou tournage sur bois dans la langue de molière. « Voir un menuisier partir d’un tronc ou d’un gros morceau de bois pour en faire un vase, une assiette ou autre, ça me fascine autant que ça me détend  », explique Quentin. Et il n’est pas le seul.

L’ASMR du bois

Une dimension ASMR qu’ont bien compris certaines entreprises. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’Apple à choisi en aout dernier de s’immiscer dans l’atelier d’un artisan du bois pour mettre en avant les capacités d’enregistrement sonore et vidéo de ses derniers iPhone.

C’est également le cas de Cray Birkenwald, vidéaste alsacien aux 17 000 abonnés, dans la quarantaine, et qui se définit lui-même comme un simple bricoleur. Travaillant également dans l‘informatique, la menuiserie n’est pas son métier mais relève encore de la simple passion.

« Dans un monde où les processus de fabrication des objets sont de plus en plus complexes et obscurs, je pense que voir des artisans dans leurs ateliers est un vrai plaisir pour de nombreux internautes  », explique-t-il. C’est d’ailleurs l’origine de sa chaîne. « Pour le travail, j’ai vécu dans un appartement parisien pendant très longtemps. Dès que je suis retourné en province, j’ai construit mon propre atelier dans mon nouveau logis. J’avais besoin de ce retour à la matière, au travail manuel, et je pense qu’il en est de même aujourd’hui pour beaucoup de personnes  », complète-t-il.

Sans musique, avec très peu de coupe ou de montage superflus, les vidéos de Cray Birkenwald ont fait le choix d’embrasser pleinement l’aspect contemplatif de sa passion, sans pour autant négliger l’intérêt pédagogique des tutoriels de menuiserie qu’il réalise. « À l’inverse des professionnels, un bricoleur n’a pas de carnet de commandes et peut prendre son temps. D’autant plus que beaucoup d’internautes sont lassés des vidéos où le montage est épileptique.  » Sur ces vidéos, la voix du menuisier est posée et calme, l’humour régulièrement présent et la musique discrète — laissant place au bruit des outils. Et tant pis s’il s’agit d’une fraiseuse à même de faire vriller les plus endurcis des tympans.

Un sponsoring de niche

Bien que de niche, le succès des menuisiers-vidéastes auprès d’un public à la fois connaisseur et néophyte interpelle les marques. De bricolage bien évidemment, mais pas seulement.

« Je dirais que je refuse environ 90 % des propositions de vidéos sponsorisées ou de test de produits. Et j’en reçois tous les jours ! Lorsqu’il s’agit de produits de menuiserie professionnels que j’utilise déjà moi-même, cela ne me pose pas de problème. Néanmoins, les trois quarts des mails que je reçois concernent des marques chinoises de piètre qualité que je ne me sens pas capable de recommander. Le quart restant, il s’agit de produits qui n’ont rien à voir avec la menuiserie comme des robots aspirateurs ou des caméras de surveillance…  », dévoile Olivier Verdier, un brin d’agacement dans la voix.

Des propos que confirme, à son échelle, Cray Birkenwald, qui lui aussi tient à ce que les vidéos sponsorisées qu’il propose à sa communauté le soient en toute transparence et «  apportent quelque chose à la chaîne  ».

Une exposition à double tranchant

Qu’ils soient professionnels ou simples bricoleurs, tous l’affirment, avoir une chaîne YouTube leur permet de vivre leur passion différemment. Les échanges avec leur communauté et d’autres vidéastes-menuisiers leur permettent d’affiner leurs techniques, de se donner des objectifs en termes de réalisation voire d’obtenir de nouvelles commandes.

« Certains clients me font confiance ,car justement j’ai une chaîne YouTube. Ils savent ce dont je suis capable, voient comment je travaille, etc. Néanmoins, je suis sûr que d’autres doivent me prendre pour un guignol qui ressent le besoin impérieux de se filmer. C’est à double tranchant  », relate, non sans humour, Stéphane Tipauste.

Stéphane Tipauste dans son atelier
Stéphane Tipauste dans son atelier. Capture d’écran YouTube.

« Certains clients sont ravis que je filme les coulisses de leur commande, d’autres au contraire y sont fermement opposés. Quoi qu’il en soit, je ne filme pas systématiquement toutes mes réalisations, car, encore une fois, cela prend du temps en termes de montage et de réalisation et certaines périodes sont plus chargées que d’autres  » complète Olivier Verdier, qui publie tout de même près de cinq vidéos par mois.

« De toute façon, maintenant que j’ai une communauté active qui me suit depuis ma reconversion, tout arrêter du jour au lendemain pour me concentrer uniquement sur la production, c’est inenvisageable, ça serait irrespectueux  », conclu Stéphane Tipauste alors qu’il s’apprête à rejoindre son atelier.

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