Mixtape fait partie de ces jeux vidéo qui misent tout sur un parti pris fort. Ici, l’accent est mis sur l’importance de sa bande originale, à travers une playlist supposée accompagner avec justesse chaque scène, ce que Stacey Rockford ne manquera quasiment jamais d’expliquer. En effet, l’héroïne principale est une adolescente dont le rêve est de partir travailler à New York pour endosser une carrière de curatrice musicale — en gros, d’être celle qui sélectionnera les chansons adaptées aux films et séries dont elle organisera les bandes originales. Mais avant de s’envoler pour la Côte Est américaine, la protagoniste principale doit passer une dernière soirée avec ses meilleurs amis, sur fond de skateboard, d’alcool, de rock alternatif, parfois psychédélique, et de rejet de toute forme d’autorité.
Points forts
- Franchement très stylé esthétiquement parlant
- La tracklist est très qualitative (encore heureux)
- Pas long, donc assez efficace
Points faibles
- Vraiment aucun intérêt en tant que jeu vidéo
- Narration pas très profonde, et sans aucun choix
- Représentation bizarre voire incohérente d’une époque
Smells Like Teen Spirit
Bon, la rébellion adolescente, sur le papier, c’est cool. Surtout si l’idée est de l’exploiter dans le cadre d’un jeu vidéo avec la possibilité de tout envoyer péter, a fortiori lorsqu’on nous promet une forte intention de lier son histoire à la musique. Le jeu de Beethoven & Dinosaur semblant en outre promettre avec ses trailers une atmosphère rappelant le nord-ouest américain des années 1990, on se prend à rêver d’un univers peut-être inspiré de la scène alternative de Seattle, sur fond de Nirvana, Soundgarden ou Pearl Jam (pour ne citer que leurs égéries les plus notoires). Avec une petite touche de Sonic Youth ou de Pixies, tant qu’on y est.
C’est hélas là qu’on arrive à un problème qui ne parlera peut-être qu’à certains profils de joueurs en fonction de leur sensibilité musicale (mais cela peut s’étendre au-delà de ce simple aspect culturel) : Mixtape manque de cohérence et de réalisme dans son approche. Plusieurs joueurs y ayant touché et ayant été ados à l’époque où le grunge explosa le confirmeront : sa tracklist est trop éclectique en termes de genres et surtout, s’étend sur trop de décennies pour coller à son ambiance. Si Mixtape se déroule à l’époque qu’il est censé dépeindre, et qu’il veut vraiment jouer la carte de la nostalgie associée à un contexte temporel précis, il aurait dû privilégier Mudhoney, L7 ou les Melvins à Joy Division, The Cure ou Iggy Pop (pour ne citer que les plus célèbres).

Mixtape se déroule dans une bourgade fictive et ne renseignant jamais explicitement l’année de ses événements. Cependant, vu qu’au bout de 10 minutes, on reproduit une scène iconique de « headbang » en voiture façon Wayne’s World (1992) sur fond d’un tube de Silverchair paru en 1997, on imagine mal le titre édité par Annapurna Interactive se dérouler plus tôt que cela. Peut-être qu’on pinaille, mais les looks des personnages et leurs préoccupations semblent parfois en décalage avec la fameuse playlist qui est supposée constituer le cœur d’une œuvre partant régulièrement dans un délire psychédélique encore une fois pas vraiment dans l’air du temps.

Un vieux disque rayé
On peut cependant accepter que le jeu de Beethoven & Dinosaur se fiche d’une cohérence temporelle, parce que son propos consiste peut-être à nous faire vivre un vrai trip d’ados sans queue ni tête. Le problème (cela commence à devenir récurrent) est que l’histoire qu’il nous raconte n’est pas spécialement intéressante, car elle ne parvient pas à impliquer suffisamment le joueur. Stacey et ses potes veulent se mettre une ultime murge avant d’être séparés, et si Van est un vrai prototype de fumeur de joints qui la suivra dans tous ses délires, Cassandra doit lutter contre l’autorité d’un père flic qui n’hésitera pas à les séparer et empêcher Stacey de vivre son rêve new-yorkais. Un pitch qui gagnerait en consistance si Mixtape proposait des choix afin de varier ses arcs narratifs. Ce n’est hélas pas le cas, car ce n’est aucunement un jeu à choix.
Extrêmement linéaire et ne proposant que de courtes sessions un peu plus libres où l’on peut explorer les chambres de nos trois protagonistes, Mixtape aurait pu briller par de bonnes idées de gameplay immersives et originales afin de nous immerger un peu plus dans ce qui a tout d’un film d’animation de trois heures où, de temps en temps, l’usage de la manette est sollicité pour rappeler qu’il s’agit d’un jeu vidéo. Certes, il y aura bien çà et là quelques séquences que l’on qualifiera gentiment de mini-jeux (mais sans enjeu autre que de faire avancer l’histoire), et c’est même parfois original. Assez tôt, on est amené à simuler un baiser où l’on déplace les langues des concernés avec les deux sticks (oui oui). C’est « cringe » mais au moins, c’est du jamais vu. Hélas, Mixtape peine à se renouveler et on finit vraiment avec un sentiment de redite permanente, sans aucun intérêt manette en main, et on sent que seul un scénario habile pourra sauver de l’ennui.

Un jeu qui n’en est pas un ?
Dans les faits, l’alchimie entre les trois protagonistes marche plutôt bien, même si Stacey est une véritable tête à claques prétentieuse et trop sûre d’elle à qui rien ne semble pouvoir remettre les pieds sur terre. Dans Mixtape, les ados sont des petits cons arrogants et mal élevés, et les adultes de vieux grincheux coincés qui ne les laissent pas s’amuser. C’est ultra cliché, mais ça a le mérite d’être bien interprété, et la direction artistique des personnages tout en stop-motion est plutôt brillante. Esthétiquement, le jeu des créateurs de The Artful Escape (2021) est franchement chouette, et c’est probablement sur cet aspect que Mixtape est le plus réussi. Largement plus qu’en termes de bande originale (un comble !) ou de sound design. On en profitera pour souligner l’absence de VF, mais on la pardonnera bien davantage à un jeu indépendant qu’à certaines productions d’éditeurs majeurs de l’industrie qui privilégient l’IA aux comédiens de doublage.

Malheureusement, en dépit d’un joli écrin, d’une belle réalisation et d’une capacité à aller à l’essentiel en résumant tout en trois heures, Mixtape manque un peu d’intensité et de dramaturgie. On n’a pas vraiment le temps de s’attacher à ce trio de jeunes désabusés mais pleins de rêves, ce qui constitue un étonnant paradoxe tant certaines scènes sont inutilement longues et n’ont aucun intérêt manette en main. L’équipe de Beethoven & Dinosaur avait sans doute quelque chose de sympa à raconter ; elle avait clairement les moyens d’en faire un très chouette film d’animation en stop-motion (exploitant au passage un contexte spatio-temporel et une thématique que sous cette forme), mais elle a préféré en faire un jeu vidéo où on ne joue quasiment jamais.

Car c’est finalement là que réside le véritable débat concernant Mixtape : si, en soi, on n’est aucunement sur quelque chose de raté (artistiquement, ça tabasse et l’histoire est sympa), la question de l’intérêt d’une telle œuvre en tant que jeu vidéo se pose réellement. Si nous n’aurons pas l’audace de définir ce qui mérite d’en être un ou non, force est de constater que le niveau d’immersion et d’empathie ressentie dans des jeux narratifs à choix est bien plus fort que ce dont Mixtape n’est (presque jamais) capable. Et si on doit le comparer à des titres tout aussi courts mais artistiquement prodigieux et fondamentalement émouvants, comme Journey par exemple, il ne s’en dégage clairement pas assez pour avoir le sentiment d’avoir participé à une œuvre précieuse qui fera date manette en main.
Le verdict
On a aimé
- Franchement très stylé esthétiquement parlant
- La tracklist est très qualitative (encore heureux)
- Pas long, donc assez efficace
On a moins aimé
- Vraiment aucun intérêt en tant que jeu vidéo
- Narration pas très profonde, et sans aucun choix
- Représentation bizarre voire incohérente d’une époque
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