Voilà bien longtemps que Cairn nous avait tapé dans l’œil avec sa sublime direction artistique. Après une démo durant l’été 2025, ce coup de cœur initial se mua en curiosité prudente à la découverte d’un gameplay aussi singulier qu’exigeant. Maintenant que j’ai planté mon drapeau au sommet de cette montagne de créativité, je peux l’écrire sans détour : Cairn est une aventure hors norme.

Après quelques minutes d’un bref tutoriel confiné dans une simple salle d’escalade, Cairn plante son décor avec une emphase vertigineuse. Sous les traits d’Avaa, alpiniste de renom, on fait face à une montagne aux proportions aussi prodigieuses que violemment intimidantes. Notre objectif ? Atteindre le sommet de ce mythique mont Kami dont on apprend rapidement qu’il a déjà eu raison de 159 personnes avant nous, mortes sur les flancs abrupts de cet incroyable colosse de roches et de glace.

Mais pour Avaa, tout cela n’a aucune importance. Elle est persuadée qu’elle peut y arriver, qu’elle doit y arriver. Obnubilée, aveuglée même, par ce défi quasi suicidaire, elle va se lancer dans cette ascension périlleuse qui sera autant un exploit physique qu’un véritable trip artistique, introspectif et même… archéologique.

Cairn, c’est Kaizen, mais sans Inoxtag

On se gardera de trop en dire sur ce que réserve Cairn en termes de surprises et de découvertes. Il se raconte en tout cas aussi discrètement que subtilement, par quelques messages audio que reçoit Avaa de ses proches, une série de saynètes narratives et des rencontres. Mais le récit du jeu se déploie bien au-delà de celui de son héroïne pour explorer autant le monde qui l’entoure, son passé, tout en nous renvoyant, nous, joueurs, joueuses, à nos propres émotions et souvenirs.

Cairn n’en finit pas d’enchaîner les panoramas étourdissants

Les récits de Cairn s’insinuent d’autant mieux en nous qu’ils bénéficient d’un cheval de Troie parfait : une direction artistique époustouflante. Issue du travail de l’auteur de BD, Mathieu Bablet (à qui l’on doit également le scénario), elle prend littéralement vie et relief dans des décors qui semblent échappés de planches de papier. Par l’utilisation d’un cel shading totalement à sa place et un travail remarquable sur les textures, Cairn n’en finit pas d’enchaîner les panoramas étourdissants. Pour accentuer les effets d’échelle et la sensation de gigantisme de cette aire de jeu verticale, la distance d’affichage s’étend à outrance. Sur PS5 classique, cela provoque quelques trébuchements du framerate par moment, mais c’est un sacrifice auquel on consent volontiers tant on est saisi par l’impression d’être un minuscule être humain écrasé par ce que la nature est capable de produire de plus prodigieux et spectaculaire.

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Cela va de soi, mais soyez prudent si vous êtes sensible au vertige. // Capture PS5

« C’est toujours les mêmes gestes. D’abord la jambe gauche, toujours. »

Difficulté

Cairn propose trois modes de difficulté et pas mal d’aides pour adoucir le challenge sans l’affaiblir totalement. Pitons illimités, suspension de la gestion de la faim et de la soif… On peut moduler à l’envi son challenge, mais il reste tout de même vif ce qui pourra laisser au sol certains joueurs et joueuses à la recherche d’une expérience encore plus chill. Néanmoins, compte tenu du propos du jeu, on se doute que cette relative intransigeance est pleinement assumée tant le gameplay joue un rôle narratif crucial.

Cette formidable esthétique de Cairn tranche sensiblement avec l’exigence de son gameplay. Rien ne vaut une comparaison bien grossière : on est un peu face à un croisement entre Jusant et Death Stranding. Du premier, on retient évidemment la sensation de flow en évoluant à la verticale et l’accent mis sur la viscéralité de ce rapport vital à la roche. Du second, on retrouve cette lutte contre la nature et ses éléments, l’instinct de survie qui demande de préparer minutieusement chaque excursion et le jusqu’au-boutisme d’un gameplay qui pourrait pourtant paraître simple de prime abord.

De ce point de vue, justement, Cairn ose une approche singulière qu’on pourrait volontiers se rapprocher de l’envie de créer une véritable petite simulation d’escalade. Ici, rien d’automatique comme dans le premier AAA open world venu, ni même de mécanique permissive comme l’habile jeu des deux gâchettes dans Jusant. Lorsque l’on pose une première main sur la roche, le jeu propose successivement de placer la seconde en la guidant avec le stick gauche, puis de placer un des pieds, puis le second et ainsi de suite. Mais bien entendu, comme dans la vraie vie, il ne faut pas placer ses membres n’importe où : il devient capital d’observer consciencieusement la paroi pour déceler toutes les aspérités et anfractuosités qui pourront devenir des prises qui éviteront de trop fatiguer Avaa. Car notre alpiniste est loin d’être une super-héroïne. Si l’on est mal positionné, mal assuré, ses bras et jambes commenceront à trembler jusqu’à ce qu’elle lâche prise. Chute qui peut être fatale.

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Gérer ses ressources, presque un jeu dans le jeu. // Capture PS5

Cairn est en effet sans pitié pour les imprudents. Il convient donc, non seulement d’anticiper intelligemment notre parcours (un clic sur le bouton de tranche permet un dézoom très pratique pour planifier nos prochains mouvements), mais aussi de sécuriser autant que possible notre ascension à l’aide de pitons. Mais bien sûr, par défaut, ils sont en nombre limité. Il faut alors gérer subtilement leur usage sous peine de devoir prendre des risques inconsidérés pour arriver à la prochaine étape. Ils ne sont d’ailleurs pas une assurance-vie infaillible car, même attachée, si Avaa chute de trop haut, elle risque de se fracasser sur la paroi et se blesser, voire perdre conscience. Il faut apprendre à avancer avec prudence, mais vivacité, un défi qui demande maîtrise et apprentissage, et qui n’est malheureusement pas toujours simplifié par une caméra parfois fourbe, car le corps d’Avaa peut cacher certaines prises vitales.

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Les différentes ambiances lumineuses et atmosphériques sont toujours saisissantes. // Capture PS5

Monts et merveilles

Mais Cairn n’en finit pas là avec les contraintes et les dangers. Véritable jeu de survie, il intègre également une partie gestion de ressources et de nos besoins vitaux. Soif, faim, froid… Il faut constamment veiller à ce qu’Avaa prenne soin d’elle, cuisine et se repose en bivouaquant. Le hic, c’est qu’elle n’a pas du tout le même sac à dos magique que Lara Croft. L’espace y est limité et les objets s’y accumulent bien vite et, avec eux, leur lot de dilemmes. Car Cairn ne se joue pas qu’à la verticale, suspendu au-dessus du vide à craindre pour sa vie à chaque instant. Sa montagne sait s’aplanir par endroits, ou parfois s’ouvrir pour dévoiler quelques lieux mystérieux où l’on est poussé à l’exploration, pour comprendre le monde dans lequel on est, mais aussi dans l’espoir de dénicher une source d’eau, un peu de nourriture, de nouveaux pitons ou, pourquoi pas, un petit plan d’eau douce où tenter d’attraper des poissons. Grâce à ces phases de jeu, Cairn nous offre une véritable variation de son rythme en devenant plus contemplatif sans pour autant diluer son enjeu et une certaine sensation d’urgence qui nourrit notre curiosité et une vague de gratification toujours stimulante quand on fait de belles trouvailles.

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Encore un dilemme : se fatiguer à redescendre pour faire de nouvelles découvertes ou reprendre son chemin vers le sommet ? // Capture PS5

C’est là, toute la force de Cairn. Grâce à ses différentes couches narratives et ludiques, enrobées, qui plus est, de cette merveilleuse direction artistique, le titre trouve constamment des moyens de relancer notre excitation à l’idée de partir à l’assaut de ses parois mortelles. Et c’est exactement ce que vit Avaa. Tous les engrenages du jeu se mettent en branle pour s’agiter en une mécanique implacable : nous faire ressentir chaque émotion qui parcourt notre héroïne. On est autant époustouflé par un coucher de soleil enflammant d’orange et de rouge le ciel et la roche que terrifié quand notre vie ne tient qu’à quelques centimètres pour espérer agripper une fine aspérité qui pourrait nous sauver. Cairn ose d’ailleurs des phases d’escalade relativement longues où l’on est parfois pris d’un vertige en observant le chemin restant à parcourir. « Je n’y arriverais jamais… » se prend-on à penser. C’est paradoxalement dans ces moments-là que Cairn révèle sa malicieuse force d’attraction. Où chaque mouvement devient alors un effort surhumain, un risque mortel. On se sent nous-même suspendu au-dessus du vide, souffle coupé, priant pour qu’Avaa tienne jusqu’au bout. La délivrance n’en est que plus belle — l’aventure, plus mémorable.

Le verdict

Non, Cairn n’est pas qu’un jeu magnifique porté par une direction artistique singulière aux faux airs de BD interactive. Derrière tout cela se cache un gameplay parfaitement pensé qui délivre à la fois des séquences de jeu variées et prenantes, et un challenge formidable qui sert à merveille tout le propos de cette aventure pas comme les autres. C’est un formidable pourvoyeur d’émotions, un périple vertical extraordinaire, intelligent et retors que je ne suis vraiment pas près d’oublier.
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