Après l’incroyable succès de son MMORPG, Black Desert Online (aux dernières nouvelles, on parle de 40 millions de joueurs depuis sa sortie en 2015 et 1,7 milliard de dollars de revenus cumulés), le studio et éditeur sud-coréen Pearl Abyss a eu envie de se frotter au jeu solo, tout en restant dans l’action-RPG d’heroic fantasy. Ainsi naquit Crimson Desert, un colosse gargantuesque dont les pieds sont parfois un peu trop faits d’argile. Notre test, après 80 heures de jeu.

S’engager dans Crimson Desert revient à signer un CDI. À le voir comme ça, on imagine une espèce de The Witcher qui se prendrait un peu trop pour The Legend of Zelda: Breath of the Wild et qu’une cinquantaine d’heures suffirait donc à en faire peu ou prou le tour. Quelle naïveté ! Il y a, certes, un peu (beaucoup) de ces jeux ici (liste à laquelle pourrait d’ailleurs s’ajouter en vrac Red Dead Redemption 2, Dragon’s Dogma 2, Skyrim ou Assassin’s Creed Valhalla).

Mais ce deuxième jeu de Pearl Abyss révèle lentement et péniblement sa vraie nature : c’est un MMORPG jouable tout seul. En des termes plus imagés, on peut le voir comme un de ces restaurants buffets à volonté. C’est bruyant, lumineux, coloré, ça déborde de partout, on ne sait pas où donner de la tête et, très bizarrement, tout donne envie même si l’indigestion nous guette à chaque bouchée.

Crimson Desert, c’est « Dense avec les stats »

Mais avant d’en arriver à ce constat, on passe par de premières heures de jeu bien déconcertantes. Tout d’abord, Crimson Desert essaie de nous raconter l’histoire de son héros principal, Kliff, aussi générique et basique qu’il en a l’air, membre du clan des Crinières Grises qui se fait violemment décimer au tout début de l’aventure. Kliff finit la gorge tranchée au fond d’une rivière, mais ressuscite d’un coup de baguette magique et se voit désormais capable de faire un peu de télékinésie grâce à un bracelet spécial. Un peu comme dans Red Dead Redemption 2, l’objectif de notre bonhomme sera alors de retrouver ses amis et rebâtir un foyer pour que son clan prospère à nouveau et, accessoirement devienne assez puissant pour se venger.

Crimson Desert ne brille pas franchement par sa narration

Malheureusement, à l’image de ses personnages lisses et de son univers fantasy assez convenu, Crimson Desert ne brille pas franchement par sa narration malgré une bonne tendance au bavardage et quelques tentatives de tisser des trames politiques. Et sans surprise, ce manque d’inspiration se retrouve directement dans le design des missions principales qui consiste très souvent à aller quelque part et trucider tout le monde. Tout cela est ponctué d’affrontements bien plus tendus face à des boss à la difficulté… discutable. Ils font en effet souvent office de murs de difficulté érigés par des développeurs qui veulent nous faire comprendre une chose : dans Crimson Desert, c’est à nous de façonner notre aventure.

Source : Capture PC (Shadow PC - Power)
Oui, l’open world est grand. Très grand. // Source : Capture PC (Shadow PC – Power)

Tears of the Kingdom Come Delivrance

C’est beau !

Bâti sur un moteur maison, le BlackSpace Engine, Crimson Desert assure toujours un spectacle visuel impressionnant. L’open world grouille de vie, s’agite au gré des caprices du temps et dévoile une nature dense, crédible et charmante. Au-delà de la finesse de ses textures et la profusion d’effets qui leur confèrent un réalisme saisissant, on est aussi surpris par la solidité technique d’un jeu chargé de PNJ, d’action et capable pour autant d’une distance d’affichage qui renforce la sensation d’immensité. On pourra juste regretter un petit manque de personnalité d’une DA très classique et convenue pour le genre.

En terme de gameplay pur, on pourrait se croire face à un The Legend of Zelda : Tears of the Kingdom qui se prendrait un peu trop au sérieux. Endurance, escalade, course, on peut planer avec des ailes de corbeaux ; on peut dompter de nouveaux chevaux à sauvegarder dans les écuries, on a un pouvoir de télékinésie surtout utile pour des énigmes ; on pêche, on chasse, on cueille, on cuisine pour préparer de quoi se soigner ; il y a une gestion du froid/chaud en fonction de son équipement, on peut même explorer des lieux perchés haut dans les nuages… On comprend vite ce qui a inspiré Pearl Abyss. Le problème est que le studio coréen est loin d’avoir toute la science de Nintendo pour nous inculquer doucement et naturellement les principes de son gameplay. Ainsi, les premières heures de jeu prennent-elles des allures de tutoriel géant et interminable où les pop-up de textes se succèdent pour nous expliquer autant de concepts que de manipulations complexes à la manette pour réussir la moindre action.

Et cela ne s’arrête pas là ! Après, une très grosse vingtaine d’heures de jeu, on installe enfin un campement près duquel se trouve notre maison (à agencer selon ses goûts, cela va de soi) et un mini jeu de gestion/construction/aménagement s’ouvre alors potentiellement. On peut même recruter des membres pour notre clan et les envoyer faire des travaux dans les fermes et boutiques environnantes… Et bien sûr, tous ces compagnons auront autant de tâches à nous confier pour améliorer et agrandir ce petit chez-nous. Pourtant, ces basses besognes, on n’en manque déjà pas car les habitants de chaque région visitée ont la fâcheuse tendance à nous prendre pour la boniche de service avec une liste interminable de missions FedEx (souvent des allers-retours débiles ou de petites actions rapides) à nous confier. On pourrait être tenté de les zapper pour se concentrer sur la trame principale, mais ce serait une erreur fondamentale à beaucoup d’égards.

Source : Capture PC (Shadow PC - Power)
Crimson Desert est un beau jeu à carte postale. // Source : Capture PC (Shadow PC – Power)

Ces petits services sont en effet souvent récompensés par l’ajout de trois espaces supplémentaires à notre inventaire. Et croyez-moi, il se remplit très très vite. Nourriture, bois, métaux, pierre, arme, items spéciaux… On collecte constamment une myriade de choses qui se révèlent toutes utiles voire indispensables pour l’aventure. La puissance de notre héros passe en effet par la qualité de son équipement qui nécessite tout un tas de matières premières pour que le forgeron fasse correctement son boulot. En somme, pour progresser et améliorer notre perso, il faut s’adonner consciencieusement à tout ce contenu subsidiaire indigent. On prendra également soin de piocher dans les missions de faction, nécessitant souvent de raser des bastions ennemis. Généralement, elles consistent à tuer 100 % des ennemis de la zone qui reviennent sans cesse tant que la jauge n’est pas vide…

Certes, les combats, très classiques pour le genre (attaque faible/forte, esquive, parade parfaite…), délivrent des sensations agréables grâce aux nombreux coups spéciaux à débloquer et des animations et un sound design qui retranscrivent bien la puissance de notre héros. Mais buter des dizaines et des dizaines de bonshommes comme dans le premier Dynasty Warrior venu atteste d’une paresse créative stupéfiante. Pourtant, c’est indispensable pour progresser et gagner des artefacts abyssaux, monnaie d’échange incontournable dans le vaste arbre de compétences de notre personnage (le jeu n’a effectivement pas de système d’expérience classique). Factuellement, Crimson Desert a un gros souci de mission design dont la grande majorité sont basiques et sans relief.

Source : Capture PC (Shadow PC - Power)
À terme, Crimson Desert donne à voir des décors aux ambiances très différentes (montagne, désert ou, comme ici, forêt tropicale). // Source : Capture PC (Shadow PC – Power)

Le paradis des paradoxes

Si je résume, on a donc un jeu pataud, interminable, avec beaucoup trop de missions creuses et insignifiantes, portées par une histoire sans grande surprise. Mais alors, pourquoi s’infliger un truc pareil ? Car dans Crimson Desert, c’est à vous de forger votre épopée. Son open world immense, démesuré même, et très souvent sublime regorge de surprises, de grottes cachées, de vestiges mystérieux où résoudre des énigmes, de forêts magiques et autres lieux insoupçonnés recélant des secrets inattendus. Comme dans Dragon’s Dogma 2 ou dans la saga The Elder Scrolls, les détours sont toujours la promesse de découvertes incroyables nichées dans un monde vivant, crédible, étourdissant et conçu avec une minutie remarquable.

La vraie histoire de Crimson Desert est celle que vous écrirez par vos actes, en suivant vos envies. Vous pouvez embrasser une carrière de bûcheron, de pêcheur, d’agriculteur ou d’entomologiste en vous mettant à collecter tous les papillons ou toutes les fleurs que vous croiserez, vous lancer dans l’élaboration de plats raffinés, apprivoiser un chien (très utile pour looter à votre place), décorer votre maison pour en faire un petit paradis… Crimson Desert vous donne tous les outils pour façonner une aventure qui vous ressemble avec une profondeur folle dans chaque domaine, relancée par la possibilité, à terme, de débloquer de nouveaux héros jouables, qui plus est. À titre personnel, j’ai commencé à adorer le jeu quand j’ai accepté que je ne le finirais peut-être jamais (j’en suis à 80h actuellement sur une aventure principale qui en fait probablement le double et doit avoisiner les 300h pour les complétistes, au minimum). Car, non seulement rusher à travers ses seules missions principales n’a pas beaucoup d’intérêt et nous confronte inutilement à une difficulté retorse, mais c’est aussi se priver de centaines de découvertes qui, elles, peindront peu à peu le tableau fantastique et mémorable de l’aventure que vous aurez choisi de vivre et de rêver.

Source : Capture PC (Shadow PC - Power)
Au détour d’une forêt, on peut tomber sur ce genre de puzzle, pas toujours simple à résoudre. // Source : Capture PC (Shadow PC – Power)

En fait, avec Crimson Desert, on navigue constamment entre l’extraordinaire et la médiocrité. On est tout autant pris de vertige devant l’ampleur et la richesse de cet univers que rattrapé immédiatement par la violente âpreté d’un boss ou la redondance ridicule d’une mission où l’on défouraille des dizaines et des dizaines d’ennemis stupides dans le simple espoir de vider une jauge. Le sublime et l’incommensurable côtoient la vacuité la plus terrible. C’est un jeu massif, colossal, abyssal, qui demande — et on retrouve bien là l’expérience MMORPG de ses créateurs et créatrices — un engagement en terme de temps et d’abnégation. Car le prix à payer pour découvrir ses merveilles reste élevé. La progression est, hélas, très liée à l’histoire, ce qui fait que l’exploration libre doit tout de même rester confinée aux limites de certaines régions (contrairement à un Breath of the Wild où tout est à portée de main dès le départ). Tout ce qui est fastidieux, longuet et lourd n’est donc pas facultatif, et c’est ce qui plombe trop facilement Crimson Desert. C’est un jeu qui a énormément à offrir ; peut-être trop, pour son propre bien. En cela, il a un peu de The Elders Scrolls, ce magnétisme déraisonnable qui dépasse la qualité formelle de son gameplay ou l’intérêt de certaines missions. C’est un jeu qui vit par ce qu’on y projette et, dans une large mesure, donne tout ce qu’il faut pour favoriser cela.

Le verdict

Comment peut-on être autant émerveillé qu’exaspéré par un jeu ? C’est une question qui risque de me hanter pendant longtemps encore… Après chaque escapade dans Crimson Desert, j’ai rapidement ressenti un manque terrible, attisant une envie immédiate de replonger dedans, d’en arpenter chaque recoin. Pourtant, souvent, trop souvent, durant mes explorations, j’étais rattrapé par de la frustration, de l’abattement face à des boss lourdingues, de la consternation lors de missions ridicules et creuses… C’est un jeu à la fois étourdissant et assommant, passionnant et agaçant, fantastique et infernal. Ce qu’on ne pourra pas lui enlever, c’est sa générosité folle et son open world incroyable qui est un véritable appel à l’aventure. Crimson Desert est un chef-d’œuvre intrinsèquement cassé, sclérosé par une myriade de petites choses fastidieuses et rageantes. Reste à savoir si vous serez prêt à lui pardonner tous ses errements. Si oui, ajoutez 2 points à la note ; si non, retranchez-en 2.
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