Le géant du e-commerce est sur les nerfs après un vote historique en Alabama qui pourrait aboutir à la création de la première section syndicale Amazon sur le sol américain.

Amazon est à nouveau sous le feu des projecteurs en ce moment, mais pas pour les bonnes raisons. Depuis quelques semaines, le géant du e-commerce fait régulièrement les gros titres dans des affaires qui semblent pour le moins problématiques. Chauffeurs contraints d’uriner dans des bouteilles en plastique, salariés assurant s’être fait licencier pour des raisons politiques… mais que se passe-t-il chez Amazon en ce moment ?

Pourquoi Amazon est-il si critiqué actuellement ?

Une partie clé de l’affaire se joue en ce moment à Bessemer, en Alabama, où se déroule un vote historique. Quelque 6 000 employés d’un centre de distribution Amazon ont été appelés aux urnes pour se prononcer sur la création d’une section syndicale. Les résultats devraient être connus cette semaine du 5 avril 2021, et ce vote met Amazon sur les nerfs, car il remet sur la table le débat sur les conditions de travail dans l’entreprise.

La firme de Jeff Bezos verrait d’un très mauvais œil que ses salariés se syndiquent et a, jusqu’à présent, réussi à l’éviter. Si les salariés de Bessemer décident de créer ce qui serait la toute première section syndicale Amazon aux États-Unis, la firme redoute que cela donne des idées aux autres, et qu’elle soit contrainte, à terme, de payer davantage ses salariés pour maintenir les cadences qui lui permettent d’assurer la fiabilité et la rapidité de ses livraisons.

Livraison Amazon // Source : Louise Audry pour Numerama

Amazon a donc opté pour une stratégie de communication assez agressive, afin de convaincre ses salariés qu’un syndicat ne leur apporterait rien de bon. Le groupe a notamment fait venir ses salariés à des réunions censées leur exposer les enjeux du vote et a même envoyé à ses employés des SMS de campagne contre le syndicat. Des actions critiquées par certains médias et politiques et que des internautes ne se sont pas privés de tourner en dérision.

On a ainsi découvert récemment que le fameux compte twitter @amazonFCDarla (qui publiait des messages pro-Amazon et anti-syndicat) était ainsi, en réalité, un compte humoristique créé par le comédien américain Robby Appleton, afin de parodier les ambassadeurs Amazon, ces employés chargés de promouvoir la société sur les réseaux sociaux. Il a depuis été suspendu.

C’est quoi, ces histoires de bouteilles d’urine ?

Dans le débat sur les conditions de travail à Amazon, un point en particulier a été mis en avant : le fait que des employés Amazon (chauffeurs essentiellement) se retrouveraient contraints d’uriner dans des bouteilles en plastique faute d’avoir le temps de faire une vraie pause. Ces critiques n’ont en fait rien de neuf. En 2018, le journaliste James Bloodworth avait, par exemple, infiltré Amazon en s’y faisant embaucher pour les besoins de son enquête et rapportait des témoignages de ce type.

La firme de Jeff Bezos rappelle qu’elle propose des avantages significatifs : « Nos employés savent quelle est la situation réelle à Amazon — des salaires horaires qui démarrent à 15 dollars voire plus, une mutuelle santé dès le premier jour et un environnement de travail sûr et inclusif. » Mais le feu est difficile à éteindre, car l’affaire des bouteilles d’urine n’est pas le seul élément pointé du doigt.

Les partisans de l’ouverture d’une section syndicale Amazon demandent également la remise à plat de la politique de sécurité de la firme. Selon un rapport de la section Reveal du Centre de reportage d’investigation, en 2019, la firme avait toujours un taux d’accident du travail élevé (7,7 %) dans ses entrepôts.

Plusieurs salariés ont également saisi le National Labor Relation Board (ndlr : une instance américaine similaire à l’inspection du travail en France). Ils affirment avoir été licenciés par Amazon pour avoir participé à l’organisation de manifestations ou pour s’être montrés trop critiques envers le fonctionnement de l’entreprise. Et certaines de ses plaintes ont été jugées fondées (ce qui signifie qu’en l’absence d’accords à l’amiable, le NLRB se saisira du dossier) .

Comment Amazon réagit à ces affaires ?

La firme de Jeff Bezos ne s’est pas montrée très subtile sur le sujet. Sur Twitter, Amazon a opté pour une approche assez passive agressive. Au sénateur démocrate Bernie Sanders (très à gauche pour les États-Unis), un officiel d’Amazon lançait par exemple le 24 mars « Je dis souvent que nous sommes le Bernie Sanders des employeurs, mais ce n’est pas tout à fait vrai, car nous, nous parvenons pour de bon à mettre en place un environnement de travail progressiste (…) Donc, si cela vous suffit d’entendre parler de salaire horaire minimum de 15 dollars et de couverture santé, vous pouvez aller écouter le sénateur Sanders demain. Mais si vous voulez obtenir cela pour de vrai, Amazon recrute. »

Sur la question des employés contraints d’uriner dans des bouteilles plastiques, Amazon s’est d’abord fendu de démentis décontractés. « Vous ne croyez pas réellement à cette histoire de personnes qui urinent dans des bouteilles ? Si c’était vrai, personne ne travaillerait pour nous », a t-il ainsi répondu à Mark Pocan, un élu américain qui le critiquait sur le sujet.

Sans surprise, le retour de bâton a été rapide : de nombreux journalistes ayant enquêté sur les pratiques du géant du e-commerce se sont fait l’écho des témoignages reçus sur ce sujet, notamment Lauren Kaori Gurley de Motherboard et Ken Bensinger de Buzzfeed News.

Face à cela, Amazon a tenté de faire machine en arrière en s’excusant. Mais la manière dont il s’y est pris est particulièrement maladroite. Pour commencer, le groupe ne s’est pas excusé auprès des employés concernés par ces problèmes. Il s’est contenté de publier le 2 avril sur son blog des excuses adressées à Mark Pocan, et à lui seul, concédant que le tweet était inexact : « Il ne prenait pas en compte notre large population de conducteurs et se concentrait à tort sur les postes des centres logistiques. Un centre logistique Amazon a en général des douzaines de toilettes et les employés ont la possibilité de s’éloigner de leur poste de travail à tout moment », précise le billet de blog.

Amazon semble cependant avoir beaucoup de mal à reconnaître sa part de responsabilité dans cette situation. Même si le groupe affirme souhaiter régler ce problème dans son billet d’excuse, le groupe insiste « c’est un problème ancien, qui concerne l’industrie toute entière, pas seulement Amazon  ». Pour enfoncer le clou, Amazon a même eu l’idée saugrenue de donner toute une liste de liens d’articles relatant des problèmes similaires, au sein d’autres entreprises. Pour le fair-play, on repassera. Interrogé par Numerama, Florian Silnicki, cofondateur de l’agence de communication de crise LaFrenchCom, analsye : « C’est vraiment une stratégie d’évitement. Amazon tente de reporter la faute sur des causes externes. Le Covid, les emplacements publics fermés. Le mieux serait d’évaluer le problème via un audit et de reconnaître sa part de responsabilité. »

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