Le samedi 27 février au soir, des abonnés du compte Instagram Armée des Médailles ont lancé le hashtag #ReversDeLaMédaille sur Twitter. Leur but était d'humilier les « gauchos », et d'alimenter « le combat » entre féministes et masculinistes.

Le samedi 27 février, un hashtag et de nouveaux comptes sont apparus sur Twitter. Rien d’anormal à cela à première vue : le réseau social compte plusieurs millions d’utilisateurs actifs en France, et de nouvelles personnes s’y inscrivent tous les jours. Une grosse dizaine de comptes, pourtant, se détachent. Leurs descriptions sont très similiaires, remplies de drapeaux LGBT, de hashtags féministes et autres messages de ralliement, comme « mort au patriarcat ». Tous ces comptes ont tweeté ou partagé le hashtag #ReversDeLaMedaille, créé pour « contrer la médaille de Greg Toussaint ».

Pourtant, contrairement à ce que les biographies de ces comptes laissent penser, ces derniers n’ont pas été créés par de jeunes féministes, mais par des membres de « l’armée des médailles ». Une opération montée par quelques « mascus », comme ils se définissent eux-mêmes, dont le but était d’humilier les vraies féministes qui auraient partagé le hashtag et leurs messages.

« Nous sévissons quand bon nous semble »

L’armée des médailles, c’est un groupe de fans de Greg Toussaint, un humoriste qui compte plus de 200 000 abonnés sur YouTube et 40 000 sur Instagram. Il y a quelques semaines, l’influenceur propose une idée à ses nombreux followers : trouver les publications Instagram des « pires gauchos de France », et mettre en commentaire un emoji médaille, pour «  les récompenser de leur gauchiasserie ». La femme politique et autrice Alice Coffin est l’une des premières à subir ces « distributions de médailles », comme la chanteuse Yseult. Mais la première vague de cyberharcèlement de masse de la part des abonnés de Greg Toussaint se déroule contre le compte Instagram du média Slate France, quelques jours plus tard.

Dans la foulée de ce raid, un compte Instagram, « Armée Des Médailles », est créé.  Et en un peu moins d’une semaine, le compte a déjà un impressionnant palmarès à son actif. Relayé par Greg Toussaint, Armée Des Médailles gagne plus de 2 000 abonnés en seulement quelques heures. Leur but avoué est d’« organiser des assauts de médailles ». « Nous sommes l’armée des médailles, et nous sévissons quand bon nous semble », déclarent-ils fièrement en story. Vexés par le premier article de Numerama à leur sujet, les créateurs du compte ont d’ailleurs rapidement ordonné de « distribuer des médailles » sur notre compte Instagram.

L’organisation d’un raid de cyberharcèlement contre le compte Instagram de Numerama // Source : Capture d’écran Numerama / Instagram

« Casser le féministe game »

Quelques jours après ce premier raid, les créateurs d’Armée Des Médailles décident cette fois de créer un Discord. Et les personnes derrière le compte Instagram EnInclusif.fr, qui a également été visé par un raid de l’armée des médailles, décident de s’infiltrer.

«  J’ai rejoint le Discord qu’ils avaient partagé sur leur page Instagram », raconte l’une d’entre elles, jointe par Numerama. « Je me suis dit que ça pouvait être une bonne idée d’y être pour pouvoir alerter suffisamment tôt les comptes sur lesquels ils allaient faire des raids et pouvoir éviter de trop grandes répercussions ».

Une fois intégrée au groupe, elle est témoin de leurs préparatifs, de leurs discussions. Elle se rend rapidement compte que les membres de l’armée des médailles planifient quelque chose plus gros qu’un raid de cyberharcèlement, «  l’opération Sarajevo ». Leur but est de « casser le féministe game [de Twitter], l’objectif c’est que demain on va leur dire : en fait les féministes on vous a clairement niqué », entend-elle alors. Aussitôt, elle se met à enregistrer les conversations audio entre certains membres du groupe. La totalité de ces enregistrements est disponible sur le compte Instagram EnInclusif.fr. Et ce qu’on y entend est édifiant.

« Un combat entre féministes et mascu »

L’opération « Sarajevo » consistait en plusieurs étapes : la création de faux comptes Twitter de jeunes féministes, dont StopPatriarcat, qui se voulait le fer de lance du petit groupe formé par les membres de l’armée des médailles. C’est le premier compte à partager le hashtag #ReversDeLaMedaille, bientôt repris par les comptes nouvellement créés par les membres du Discord. Son premier tweet annonce « Nous lançons le #ReveversDeLaMedaille (sic) afin de contrer la médaille de Greg Toussaint ». Le compte et ses tweets ont depuis été supprimés, mais des screenshots pris par des militantes féministes permettent de retracer ses messages.

Le but de ces comptes est d’alimenter le hashtag, afin qu’il soit repris ensuite par de vraies féministes, qu’ils veulent ensuite humilier en leur révélant qu’ils sont, en réalité, des hommes. Pour envenimer la situation, le compte Instagram Armée Des Médailles partage en story un message invitant ses abonnés à «  leur répondre respectueusement et à les honorer par quelques médailles ». Dans la conversation enregistrée par EnInclusif.fr, l’un des membres du Discord l’explique clairement : « on essaie d’énerver un peu l’armée de Greg […], et en fait le but c’est de préparer un terrain pour faire un combat entre féministes et mascu ». Et pendant un temps, leurs efforts semblent marcher. Selon les données du site d’analyse TweetBinder, 240 tweets comportant le hashtag #ReversDeLaMedaille ont été échangés entre le 23 février et le 28.

Des exemples de tweet avec le hashtag #ReversDeLaMedaille // Source : Capture d’écran Numerama / Twitter

« J’ai eu un MP d’une page de 300 abonnés » peut-on entendre quelqu’un se vanter auprès des autres membres du Discord. « Ils m’ont dit « bravo pour votre initiative, les petits moutons de Greg m’ont assailli sur Instagram hier« , ça commence à tomber dans le panneau, génial. Putain mais qu’est ce qu’elles sont connes », finit-il en rigolant. « On a quand même réussi, on est en train de rameuter toutes les putains de féministes de Twitter en une soirée alors qu’on est des putains de mecs », se félicite un autre un peu plus tard.

Les comptes ne sont plus actifs

De véritables militantes féministes se sont cependant rapidement rendu compte de la supercherie. Et aussitôt, elles préviennent leur communauté de ne pas partager le hashtag. Au final, la quasi-totalité des tweets contenant le hashtag #ReversDeLaMédailles que Numerama a pu retrouvé provient des faux comptes Twitter. Certains tweets ont peut-être été supprimés depuis, mais les membres du Discord n’ont pas réussi à créer le mouvement de grande envergure qu’ils espéraient.

Les faux comptes ont également rapidement été repérés, et signalés par les militantes. Ils partagent tous les mêmes caractéristiques : une création en février 2021, une description remplie de messages féministes ou antiracistes, et des photos de profils aux couleurs du drapeau LGBT ou de symboles féministes. Depuis le 28 février, aucun de ces comptes n’a publié de nouveaux messages, et le compte StopPatriarcat a été supprimé.

« Allez-y, faites du sale »

Les conversations entre les membres révèlent plusieurs choses : Greg Toussaint aurait eu connaissance de l’intention des membres de l’armée des médailles, et les aurait encouragé. « Greg Toussaint quand on lui a demandé si on pouvait faire le Discord, il nous a dit allez-y, faites du sale », peut-on notamment entendre dans l’enregistrement d’EnInclusif.fr. Leur fidélité envers celui qu’ils ont nommé leur «  maréchal » saute à de nombreuses reprises aux yeux, lorsqu’ils se félicitent en se disant que «  Greg Toussait devrait être fier de nous », ou bien lorsqu’ils veulent lui rapporter leurs exploits. «  De base les gars on devait juste mettre des médailles, pas infiltrer des réseaux féministes. Va falloir qu’on fasse un appel avec Greg Toussaint, parce qu’il est pas prêt », peut-on les entendre dire dans l’enregistrement, fiers d’eux.

« Nous sommes bien infiltrés chez l’ennemi, demain il faudrait les exploser de l’intérieur », entend-on aussi, dans un langage guerrier déplacé, lors de l’enregistrement. « On va leur mettre une putain de pétée, et elles se seront pris une honte monstrueuse », «  là on est en train de faire un truc qui montre que les féministes sont putain de manipulables ». Ils traitent également à de nombreuses reprises les féministes de « connes », et se moquent du fait que « personne » n’ait essayé « d’infiltrer leur Discord ».

Et les membres ont conscience que ce qu’ils font est du cyberharcèlement. On entend à un moment de l’enregistrement un dialogue surréaliste, où l’un des membres du Discord se plaint d’une attaque d’un « des mecs de chez Greg Toussaint » contre son faux compte. « Je reçois tellement de médailles, en vrai je commence à comprendre les féministes qui se font réellement harceler de médailles, c’est beaucoup trop », dit-il, en rigolant. « Te prendre des médailles quand tu sais que tu fais partie de l’armée des médailles, c’est tellement … », s’exclame-t-il, en comprenant l’ironie de la situation. À un autre moment, on peut entendre une autre personne demander si EnInclusif.fr avait « déjà été raid ». Encore plus tard, un membre admettra de lui-même qu’il a retiré son nom de famille de sa bio, « parce que flemme de me faire harceler ».

Le message des créateurs du compte Armée Des Médailles // Source : Capture d’écran Numerama / Instagram

Pourtant, malgré les enregistrements et les agissement de ces membres, les créateurs du compte Instagram Armée Des Médailles continuent de prétendre qu’ils sont contre le cyberharcèlement. Dans un message publié en story le lendemain, ils expliquent qu’il s’agit d’un « accident ». « Un membre [du Discord] c’est (sic) permis hier soir de mener une opération lui même contre les « féministes«  », expliquent-ils. « Ceci reste avant tout un dérapage interne, nous veillerons à fin (sic) que cela ne se reproduise plus ». Pourtant, quelques heures après, le compte partageait une nouvelle publication, dans laquelle il se félicitait de la distribution d’une médaille sur un compte antiraciste, Quotidien De Racisés. Dans les heures qui ont suivi, le compte a été cyberharcélé. Et les masculinistes ne comptent pas s’arrêter là. « Ça ne fait que commencer », prévenait l’Armée Des Médailles dans sa publication.

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