Des utilisateurs d'Instagram ont inondé le compte du média Slate France de commentaires avec des emojis « médaille ». Il s'agit de l'œuvre d'un groupe d'hommes, portés par un influenceur qui se dit faire partie d'une « armée », et d'un concours pour désigner « les pires gauchos de France ».

Le 23 février 2021, le compte Instagram de Slate France publie un étrange message et annonce «  subir une attaque des masculinistes. Ils vont flooder (inonder, ndlr) vos publications, vous mentionner ou vous répondre abusivement ». Et effectivement, une des publications du compte est en train de crouler sous un type de commentaire très particulier :  des emojis médailles.

La publication en question ne parle pourtant pas de sport ou de compétition : l’article traite du « patriarcat patronymique », soit le fait que les femmes françaises soient forcées par la société à prendre le nom de leur mari et à abandonner leur «  nom de jeune fille ». Mais pourtant, sous la publication Instagram, des dizaines et dizaines de commentaires se suivent, remplis d’emojis médailles.

Le compte Instagram de Slate France a été inondé d’emojis médaille // Source : Capture d’écran Numerama

D’où viennent les médailles ?

Pourquoi une telle émoticône ? La réponse est à chercher du côté de Greg Toussaint. Suivi par plus de 40 000 personnes sur Instagram, le jeune homme se présente comme « un humoriste ayant axé son discours autour de la défense de sa patrie, la France. […] Son objectif est simple : Défendre la France en attaquant cette bien-pensance qui la détruit de l’intérieur ». Entre des photos de lui sur la plage, ou encore tenant un lance-roquettes, il publie sur Instagram de courtes pastilles dans lesquelles il commente l’actualité et critique « les mensonges politico-merdiatiques », les féministes, et plus globalement, ceux qu’il appelle «  les gauchos ». Sur YouTube,  où il est suivi par plus de 230 000 personnes, il partage de plus longues vidéos et fait part de ses projets à ses abonnés. Et l’un de ses derniers projets concerne « les Prodiges de la République ».

L’opération, lancée en décembre 2020 par Marlène Schiappa, a pour objectif de « récompenser des Français méritants qui se sont illustrés par leur engagement pour la société », apprend-on sur le site dédié. « Chaque département désignera un ou une Prodige qui sera récompensé par un chèque de 500 euros  », mais surtout, par une médaille. Dans une vidéo publiée sur sa chaîne YouTube quelques jours à peine après le début de cette opération, Greg Toussaint annonce à ses abonnés qu’ils peuvent « participer à la plus grosse vanne de l’année contre le gouvernement ».

L’idée est simple : il appelle ses abonnés à l’inscrire en tant que prodige (tout le monde peut proposer une personne), et espère avoir assez de soutien pour « troller » le gouvernement. Et recevoir, dans la foulée, cette fameuse médaille. « Si [Marlène Schippa] reçoit 110 000 fiches à mon nom, elle pourra pas dire non », explique-t-il.

Greg Toussaint // Source : YouTube

« Une médaille pour les pires gauchos »

Seulement, la médaille tarde à venir. Sur son profil Instagram à la mi-février, Greg Toussaint expliquait dans une story intitulée « médaille » que, « malgré les milliers et les milliers de messages  » envoyés pour l’élire Prodige de la République, il ne pensait pas «  que [Marlène Schippa lui remettrait la médaille ». Il ne compte cependant pas s’arrêter là, et il a une idée : « on peut remettre des médailles aux pires gauchos de France ». Il explique : « Parfois, sous les commentaires de post de gauchos, je vois des insultes ou des doigts d’honneurs, des « crève connasse« . C’est bien, mais les insultes ça a ses limites. Donc je dis : donnons-leur des médailles pour les récompenser de leur gauchiasserie ».

Et de là commencent les messages. Avant d’inonder le profil Instagram de Slate France, les  fans de Greg Toussaint ont fait subir le même sort à l’autrice féministe et femme politique Alice Coffin. Le YouTubeur lui-même attribué des médailles à la chanteuse Yseult, ou plus largement au mouvement Black Lives Matter.

Sur le compte Instagram d’Alice Coffin, des fans de Greg Toussaint on commenté des médailles // Source : Capture d’écran Numerama / Instagram

Toujours dans sa story « médaille », Greg Toussaint se vante d’avoir, avec ses fans, créé «  une armée des médailles ». Et « pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? », demande-t-il à ses abonnés. « On va créer un jeu-concours de la médaille », dont le but est de « poser une médaille sous un post de gaucho, et celle qui me fera le plus marrer gagnera la médaille d’or ».

Slate remporte la médaille

Et le mardi 23 février, la réponse au concours est tombée : dans une nouvelle story sur Instagram, Greg Toussaint annonce que «  la médaille a parlé ». Il montre également qu’il n’est plus abonné qu’à un seul compte, celui de Slate France. S’en suit une capture d’écran, sur laquelle on peut voir la publication Instagram de l’article sur le patriarcat patronymique et le commentaire de Greg Toussaint : une médaille.

Suite à ce commentaire, « nous avons reçu plusieurs milliers de messages en quelques minutes », nous a confirmé la rédaction de Slate, que nous avons eu au téléphone. Ils ont également reçu des médailles en DM, nous ont-ils expliqué. Ils ne savent pas encore quelle suite juridique ils comptent donner à l’affaire.

La story Instagram de Greg Toussaint // Source : Capture d’écran Numerama / Instagram

Greg Toussaint a une tactique : selon lui, le fait de remplacer des insultes par des médailles permettrait à sa communauté d’échapper aux condamnations contre le cyberharcèlement :  «  La médaille suffit. Ils attendent qu’une chose, c’est qu’on fasse n’importe quoi, mais on est une armée très disciplinée, on ne fait pas n’importe quoi. » L’intention est pourtant exactement la même — tout comme la responsabilité de l’influenceur qui incite sa communauté à perpétrer des raids.

Du cyberharcèlement de meute

Pourtant, dans le droit français, comme nous l’a confirmé une avocate spécialisée, il n’y a pas besoin d’insultes pour que l’envoi de messages répétés soit considéré comme du cyberharcèlement de meute. Défini par la loi du 3 août 2018, le harcèlement est décrit comme le fait d’infliger « des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie » à une personne. « Lorsque ces propos ou comportements sont imposés à une même victime par plusieurs personnes, de manière concertée ou à l’instigation de l’une d’elles, alors même que chacune de ces personnes n’a pas agi de façon répétée », les faits peuvent être passibles d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende.

Dans les faits, toutefois, la loi contre le cyberharcèlement est encore très difficile à être appliquée, notamment au vu de la masse de commentaires insultants et de menaces qui sont envoyés chaque jour par des Français sur les réseaux sociaux, et du peu de moyens alloués à la justice pour tous les traiter. Les condamnations sont de plus en plus nombreuses, mais restent rares, et le processus peut être lent et douloureux.

Greg Toussaint se serait-il rendu compte que ses actions pouvaient être passibles de condamnation ? Le 23 février, il a supprimé sa story «  médaille », dans laquelle il annonçait son intention de créer le concours et où il appelait ses abonnés à distribuer des médailles.

Ces fans, en tout cas, ne comptent pas arrêter leur distribution d’emojis médailles. Dans les commentaires sous la dernière publication Instagram de Greg Toussaint, ils étaient déjà en train de planifier leurs prochaines attaques, quelques heures seulement après celle contre Slate. Par ailleurs, le compte du média français a bloqué la possibilité de publier un emoji médaille dans les commentaires de ses publications Instagram : on en retrouve donc beaucoup moins à l’heure actuelle — quelques internautes mal intentionnés ont toutefois commencé à la remplacer par un emoji drapeau français.

Le 25 février au matin, Numerama s’est également aperçu que l’un d’entre eux avait crée un compte Instagram, dédié au cyberharcèlement, avec une image de médaille un illustration. « Comme vous le savez, nous sommes l’armée des médailles et nous sévissons quand bon nous semble », explique le créateur du compte en story. « J’ai créé ce compte afin d’organiser des assauts de médailles mais surtout afin de reposter vos meilleures récompenses à l’adversaire ». Le créateur invite également ses abonnés à «  partager la page au max, afin de sévir en plus grand nombre ».

Greg Toussaint a partagé ce compte à ses 40 000 followers, lui permettant de passer, en deux heures, de 40 à 720 abonnés (chiffre relevé à 10h30, avant publication de cet article).

Mise à jour du 25 février à 16h30 : L’article a été mis à jour afin d’inclure la réaction des équipes de Slate France.

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