Un vendredi soir de pandémie mondiale, Margaux De Ré, députée bruxelloise, a voulu fabriquer de la politique en invitant tout le monde à participer sur le célèbre service de streaming vidéo en direct. Tout le monde n’était pas disponible, mais une centaine de personnes ont réussi à formuler avec elle des propositions concrètes, destinées à être présentées devant le Parlement de la Région Bruxelles pour lutter contre les cyberviolences.

Margaux De Ré est membre du parti Ecolo en Belgique. Pour son premier mandat (débuté en 2019 et qui se termine en 2024), elle a récupéré la patate chaude dont personne ne semblait vouloir : le numérique. « Il y avait beaucoup d’anti-technologie autour de moi. Mais on commence à comprendre qu’on peut avoir un modèle numérique éthique, démocratique et écologique », nous dit-elle.

Le 15 janvier dernier, c’est une première pour la trentenaire, pourtant habituée aux réseaux sociaux et aux jeux en ligne : elle anime seule une session de travail sur Twitch. Se connectent 266 personnes, dont une quarantaine participent activement aux 2h37 pour répondre à cette question : « Cyberviolences, on fait quoi ? »

« Les questions de cyberviolence sont à la charnière des questions numériques, précise Margaux De Ré. Comment légifère-t-on ? Nous avons beaucoup d’analyses sur l’univers numérique en prenant le prisme de la technologie, de l’innovation ; ou alors on a des perspectives féministes. Si tu ne réfléchis qu’aux droits des femmes sur les questions de cyberviolence, tu vas accompagner, protéger, mais tu ne vas pas mettre en place les outils de prévention. Il faut lier les deux. »

Il y a, d’après elle, un « momentum » à travailler sur ces questions aujourd’hui. « Durant l’année 2020, le numérique a fait une arrivée dans la vie de tout le monde de manière forte, pour l’école, pour le travail, les relations sociales, les démarches administratives : on a augmenté le temps passé sur internet et sur les plateformes sociales. Même ma mère est consciente qu’il faut agir.  »

Margaux De Ré a subi du harcèlement en ligne suite à son engagement politique. Elle a témoigné dans la presse et s’est retirée de Twitter. « J’ai porté plainte. Je me suis dit que si une élue qui vit ça dans sa chair ne saisit pas l’occasion pour agir dans le Parlement, qui le fera ? Quand on témoigne, on se rend compte du nombre de personnes derrière. Malheureusement on manque encore d’études précises. » Pour la députée, en plus de la protection des victimes, il y a un enjeu démocratique. « L’espace virtuel est un espace de parole, d’avis, d’opinions. Être privé de cet espace, c’est encore plus heurtant. »

La marche à suivre est simple : les propositions qui ont émané du collectif seront mises au propre par ses soins, réparties selon les différents niveaux de pouvoir belge et pourront faire l’objet d’une résolution, après concertation avec ses collègues de la majorité. Pour Numerama, la députée a listé les recommandations qui ont fait l’unanimité lors du live.

Source : Twitch

1. Mieux communiquer sur ce que sont les cyberviolences

« Lors du live, nous avons rappelé les particularités et les enjeux pour les victimes. Tu peux être victime de cyberviolence sans mesurer que tu es victime de quelque chose qui est illégal. Il faut des campagnes qui ciblent là-dessus. Nous ne l’avons pas évoqué durant le live mais la surveillance numérique est un système de violences faites aux femmes sur lequel on peut travailler.  »

2. Former le personnel de police, administratif et judiciaire

«  Il ne s’agit pas seulement de l’accueil des victimes, mais aussi de connaissances matérielles et de collecte de preuves. Le réflexe est de signaler le contenu, mais s’il est supprimé, il sera très compliqué de retrouver sa trace. Il faut pouvoir donner les bons réflexes », nous explique-t-elle.

« De plus, si vous avez face à vous un policier ou une policière qui n’a jamais vu à quoi ressemble les réseaux sociaux, les mécanismes seront compliqués à comprendre, ce qui est de l’ordre du message public ou du privé. Dans le cadre des cyberviolences, il est impossible de prouver un ‘dégât physique’, comme un bleu, une fracture… Il faut pouvoir expliquer que ce sont d’autres dommages qui peuvent être détectés, moraux et psychologiques. Et qui ne doivent pas être minimisés. Perte de sommeil, augmentation du stress… On ne peut pas renvoyer une victime chez elle en lui disant : ‘Vous avez un peu d’insomnie, coupez votre téléphone et ça ira. »

3. Créer des alliances entre les organisations qui luttent contre les discriminations et les plateformes

«  Nous avons par exemple évoqué une collaboration entre l’UNIA (ex-Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme), un service public belge, et Facebook sur les questions de racisme. En région bruxelloise, Equal Brussels, [œuvre pour l’égalité des chances pour tous les habitants de la Région bruxelloise, indépendamment de leur sexe, origine ethnoculturelle, orientation sexuelle ou handicaps éventuels, ndlr] pourrait devenir un interlocuteur ou un intermédiaire. Si une de ces organisations signalent du contenu, cela pourrait faire accélérer certains signalements. Il ne s’agit pas de demander aux administrations publiques d’être chargées de la modération. C’est aux plateformes de le faire.  »

4. Diversifier le secteur des STEM

« C’est la question de la diversité et d’avoir un secteur masculin, où toutes les analyses sont faites par des hommes », résume la députée. «  Il faut rendre le secteur des STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) plus diversifié : faire entrer de nouvelles questions, dans l’élaboration de nouveaux logiciels, les études, etc. Bruxelles a la volonté d’être à la pointe de l’intelligence artificielle et de créer un institut qui serait le cœur battant de l’Europe. Mais il faut des engagements forts en termes de diversité, de multiplicité des produits et des approches.

Imaginons un projet d’une commune pour mettre en lien les citoyens et citoyennes. Ce projet pourrait être vecteur de violence pour certaines femmes. Si l’équipe de conception fait attention à porter ces dimensions, cela devient un outil à destination de tous et toutes.

Je n’avais pas lié ces questions de tech et d’inclusivité aux cyberviolences avant le commentaire d’une personne sur Twitch. »

5. Produire des études sur les questions de cyberviolence

« Ecolo plaide pour un observatoire du numérique en Belgique. Il y a d’énormes enjeux à davantage étudier et quantifier les cyberviolences, avec des statistiques précises. J’ai déjà changé huit fois de terminologie parce qu’il est très complexe de reprendre toutes les réalités.  »

6. Développer les compétences en termes de cybercriminalité

« À Bruxelles, nous avons un service qui supervise les questions de sécurité avec une cellule de cybercriminalité, mais c’est fort de la sécurité informatique. Il s’agirait d’élargir et de donner des missions sur la cyberviolence, développer des compétences pour mieux cerner le phénomène. »

7. Améliorer la communication autour des aides aux victimes

« Des aides existent déjà mais sont encore peu connues. Les gens doivent pouvoir savoir vers qui se tourner. En Belgique, très peu d’associations travaillent sur ces questions de façon spécifique. Une personne est en train de lancer chayn.co en open source, un site qui réunit un maximum de ressources. Notre Région doit pouvoir soutenir cette initiative. Ça retourne le paradigme des violences qui nous isolent : on se met ensemble pour faire avancer les choses. »

Coup de force ce soir-là sur Twitch : une seule personne a été bannie du live. «  Aucun de mes trolls ne s’est connecté. Mais ils étaient sur Twitter pour commenter. »

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