La manifestation contre la loi dite de « Sécurité Globale » s'est tenue à Paris le 17 novembre 2020. Dans une ambiance très tendue et dans un contexte de crise sanitaire inédit, des manifestants et manifestantes de tous bords se sont rassemblés près de l'Assemblée Nationale pour montrer leur opposition. Numerama était sur place.

L’ambiance était inhabituellement tendue ce mardi 17 novembre 2020, les rues bouclées par d’impressionnants dispositifs de sécurité installés dans les rues bordant le Palais Bourbon, même une heure avant le début officiel de la manifestation.

D’emblée, un constat surprenant s’impose à nous : la foule rassemblée sur la petite place Édouard Herriot, juste à côté de l’Assemblée nationale est très hétéroclite, un mélange détonnant de drapeaux d’Extinction Rebellion et communistes, des membres du NPA, des Gilets jaunes, des étudiants, mais aussi de nombreux cinquantenaires venus en soutien. La proposition de loi Sécurité Globale irrite de tous les côtés, et l’appel à la manifestation a été repris massivement sur les réseaux sociaux.

Il faut dire que la proposition de loi marquerait un tournant si elle était adoptée. Elle prévoit en effet d’interdire la diffusion en ligne d’images de policiers ou de membres de forces de l’ordre si leurs visages ne sont pas floutés, ou s’ils sont identifiables. L’article 24 de la loi prévoit jusqu’à 45 000 euros d’amende et un an de prison en cas de diffusion, des pénalités extrêmement lourdes. La loi a beau être très décriée par des associations comme Amnesty International, par l’ONU et même par des syndicats de policiers, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a montré sa détermination à la faire passer. C’était au tour des manifestants de montrer la leur, et leur opposition à cette loi qu’ils qualifient d’« horrible ».

Une convergence des luttes contre une loi « liberticide »

Le contexte de crise sanitaire a rendu cette manifestation déjà peu ordinaire encore plus originale. On avait déjà vu des manifestants masqués lors des rassemblements organisés par le collectif « La Vérité pour Adama » au mois de juin 2020, mais hier soir, la foule parlait d’une autre contrainte : l’attestation de déplacement.  « Je ne savais pas du tout quoi cocher », nous a expliqué une manifestante, contrôlée à côté de nous par des policiers, un peu avant le point de rendez-vous. « J’ai mis « convocation administrative », ça m’a paru le plus approprié », raconte-t-elle à  moitié en rigolant. Mais ce qu’il se passe l’inquiète énormément. « Ça n’est pas normal, il faut leur dire et leur montrer qu’on est contre ».

Dans la foule à côté de nous, d’autres personnes expliquent avoir coché la case «  mission d’intérêt général » sur leurs attestations. D’autres encore ont utilisé celle mise en ligne par La Ligue des droits de l’Homme, qui circule sur Internet.

Manifestation du 17 novembre 2020 // Source : Aurore Gayte / Numerama

Une fois sur la place, c’est un grand mélange de panneaux en carton et de revendications. Des Gilets jaunes sont présents, certains portant des masques jaunes fluorescents, assortis à leurs gilets, et la foule chante « Joyeux anniversaire » à plusieurs reprises, à l’occasion des deux ans du mouvement. Un peu plus loin sur la place, un homme, déguisé en caméra de surveillance, se fait prendre en photo par des manifestants avant de s’en aller silencieusement en fendant la foule. Au milieu de cette sorte de convergence des luttes, on retrouve aussi des communistes, des associations écologiques, des étudiants, mais aussi beaucoup de quinquagénaires.

L’une d’entre eux, Marie-Christine, armée de son petit appareil photo, est venue pour montrer son mécontentement. Elle en profite aussi pour prendre en photo «  une dernière fois » les policiers. Elle s’approche contre une barrière installée par les forces de l’ordre, et zoom sur eux. Certains détournent le regard. « Ça fait des années que je milite à Attac, j’ai l’habitude des manifs, mais là c’est vraiment trop. Cette loi est terrible, on attaque notre liberté », explique-t-elle, très en colère. C’est un mot qui revient très souvent chez les personnes présentes dans la foule ce soir-là : « liberticide ».

« J’ai peur des flics »

Nina et Adélaïde, des militantes féministes d’une vingtaine d’années, sont là, une pancarte faite maison à la main, où est inscrit « Qui nous protège de la police ? ». « Des potes à nous se sont faites gazer lors de la manif du 7 mars dernier », racontent-elles, très énervées. « C’était une manif contre les violences faites aux femmes, et ils ont choisi de gazer des militantes… Si les journalistes ne sont pas là pour montrer les violences, comment est-ce qu’on fait pour les combattre, pour les dénoncer ? Le gouvernement veut cacher les violences pour mieux les ignorer ». Elles veulent continuer de se battre pour la liberté d’expression, elles qui disent avoir déjà subi des « intimidations » de la part de policiers en marge de manifestations.

« On veut nous priver de la liberté d’informer », abonde un autre manifestant. Avant d’arriver sur la place Édouard Herriot, il était au rassemblement organisé devant la Sorbonne par des associations étudiantes contre un autre projet de loi, celui sur la programmation de la recherche. « Là-bas, les policiers commençaient à ‘nasser’ la place », explique cet habitué des manifestations, épuisé par les violences policières. « J’ai fait des manifs de Gilets jaunes, de la loi travail… J’ai été gazé tellement de fois. Les lacrymos, la violence, il faut arrêter ça, mais il faut surtout continuer à en parler, et c’est une loi qui veut nous empêcher de parler ».

La manifestation contre la loi de sécurité globale le 17/11/20 // Source : Aurore Gayte pour Numerama

« Depuis quelque temps, j’ai peur des flics. » En dessous de son immense banderole « Démasquons la masquarade », Jojo semblerait presque petit, mais il surplombe pourtant les manifestants autour de lui de quelques centimètres. Il a beau être grand, le trentenaire explique appréhender sortir dans la rue, même avec une attestation. « Les violences policières me font peur, et c’est un truc auquel je pense maintenant, pas seulement en manif. Je sais qu’à cause de ça, je me suis autocensuré plusieurs fois ». Ce soir, il est quand même venu pour défendre le droit de manifester, « mis en danger par cette loi », et pour dénoncer ce qu’il appelle une « mascarade », cet « ensemble de lois toutes plus sécuritaires les unes que les autres qui sont passées ces derniers mois, et qu’on nous vend pour notre sécurité alors que c’est pour mieux nous fliquer. »

Il n’y avait pas que des anonymes présents sur la place. Le député et chef de file de La France Insoumise (FI), Jean-Luc Mélenchon, y a également fait une apparition avant d’aller dans l’hémicycle pour la première séance d’examen de la loi. « La sureté, c’est aussi la liberté de contrôler ceux qui exercent le pouvoir dans une démocratie », fulmine-t-il face à la foule, un micro à la main. « C’est un droit fondamental. […] Ce qui nous est demandé, c’est de conjurer contre la liberté de notre peuple, et nous ne l’accepterons pas », conclut-il sous les applaudissements.

Des manifestants gazés, des journalistes malmenés

Au plus haut point du rassemblement, on pouvait dénombrer plusieurs milliers de personnes, ce 17 novembre. La place Édouart Herriot, minuscule, a très rapidement été remplie, et les manifestants ont débordé dans les rues adjacentes, dont le boulevard Saint-Germain, une artère majeure de la capitale.

Malgré les nombreuses pancartes et slogans dénonçant les violences policières, des gaz lacrymogènes ont donc été tirés, pour faire cesser notamment une «  manifestation spontanée autour de l’Assemblée Nationale » qui aurait commencé à s’organiser, selon le journaliste Rémy Buisine. La majorité des manifestants était encore présente à ce moment-là, à proximité direct des tirs de gaz.

Les gaz ont très vite rendu l’atmosphère étouffante sur la petite place et dans les rues autour, poussant les gens à partir. Une femme, assise sur le quai du métro, a expliqué ne plus pouvoir respirer à cause de la quantité de gaz lacrymogènes reçus.

En plus des gaz, de nombreux actes de violence ont été observés par des journalistes présents sur place. Le journaliste indépendant Taha Bouhafs a ainsi filmé l’utilisation d’un canon à eau contre des manifestants assis. Il explique également avoir reçu des coups de matraque aux bras et d’avoir été menacé d’être amené au poste par des policiers.

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