Pour éviter que les demandeurs d’asile n’envoient de l’argent à l’étranger, le gouvernement a interdit les retraits d’argent liquide, il y a un an. Résultat, l’impossibilité de disposer d’argent liquide poussent certains à la débrouille.

D’une voix éprouvée, Makya, 38 ans, raconte l’errance des derniers mois, la demande d’asile qui patine et les 520 euros mensuels pour vivre avec son mari et leurs deux enfants. « Et encore, nous on ne dort pas dans la rue », explique-t-elle.

Depuis mars 2016, les demandeurs d’asile (DA) perçoivent l’allocation pour demandeur d’asile (Ada) sur une carte de paiement. En moyenne 200 euros par mois pour une personne seule auxquelles peuvent s’ajouter un « pécule » pour l’hébergement si la personne n’est pas prise en charge par l’Etat ou par des tiers. Soit 222 euros en plus par mois. « Quand nous sommes arrivés en décembre 2018, on ne pouvait pas payer en ligne avec la carte des demandeurs d’asile, mais au moins on pouvait retirer de l’argent pour le marché ou le pain », ajoute-t-elle.

« Une atteinte aux droits et libertés »

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Après une expérimentation, en Guyane, le ministère de l’Intérieur et l’OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration) ont décidé la généralisation de cette carte à tout le territoire. Et depuis le 5 novembre 2019, elle ne permet plus de retirer aux distributeurs automatiques ou de payer en ligne. « Ce faisant, les risques de fraudes et d’abus, liés à une trop grande liquidité de l’allocation, seront mieux maîtrisés », assure le ministère de l’Intérieur.

Pour des raisons budgétaires, l’État n’a pas non plus équipé les cartes de paiement du sans contact. Ce qui a un impact sur les petits achats, où certains commerces demandent un montant minimum pour utiliser la carte bleue.

« Au quotidien c’est très compliqué, continue Makya. On ne peut plus acheter de pain à la boulangerie parce qu’il faut payer un minimum d’euros. On ne peut plus acheter au marché non plus. Et surtout on peut plus aller à Emmaüs pour les enfants, pour un jouet à un euro. Ou alors on doit dépenser plus, et ça c’est pas possible pour nous. »

À cela s’ajoute une véritable difficulté pour les dépenses basiques comme le loyer ou le forfait téléphonique, puisque cette carte n’est pas associée à un compte bancaire qui permet de faire des virements à un tiers. «  On habite dans un petit village, continue Makya. Résultat, on ne peut pas prendre le train ou avoir un abonnement pour les transports à cause de la carte. On ne peut pas non plus avoir de forfait téléphonique, ni payer un loyer à un particulier qui n’est pas équipé d’un terminal de paiement (TPE). » Une situation ubuesque qu’a dénoncée l’ancien Défenseur des droits, Jacques Toubon. Pour lui, cette carte porte atteinte aux droits élémentaires des demandeurs d’asile. En juillet, il demandait au ministère de l’Intérieur de mettre en place un système « moins attentatoire aux droits et libertés des demandeurs d’asile. [Car] l’accès aux conditions matérielles d’accueil fai[t] partie intégrante du droit d’asile. »

Pour l’heure, les quelque 150 000 demandeurs d’asile qui attendent une réponse de la France, racontent leurs stratégies pour avoir accès à leur allocation. Abdel, 45 ans, décrit ses longues heures d’attente devant des supermarchés. Lui est en attente d’un hébergement depuis qu’il est arrivé en France, en 2019. « Je demande aux gens de payer leurs courses avec ma carte et de me rembourser en liquide. Comme ça après, je peux payer un endroit où dormir et m’acheter à manger.  »

D’autres expliquent acheter des cartes bancaires prépayées ou encore demander des mandats cash à des amis ou amies installées en France. Des alternatives, pour lesquelles il est nécessaire de payer des frais mais aussi d’avoir une carte d’identité et donc de trouver un ou une « complice ». « C’est un véritable problème, souligne Gérard Sadik, responsable national du droit d’asile à la Cimade. Cela favorise les situations de vulnérabilité. Par exemple, un demandeur d’asile donne sa carte pour payer les courses d’une tierce personne et il arrive que cette personne ne le rembourse pas après. Que voulez-vous qu’il fasse ? Qu’il porte plainte ? »

Un distributeur de billets // Source : Pixabay

Des vols et des factures envoyées par erreur

À cela s’ajoute une frilosité de certains commerces d’accepter la carte de paiement des demandeurs d’asile. En juin dernier de nombreux commerçants ont reçu des factures du gestionnaire de la carte, Up Cohésia, leur demandant de reverser 3 % de frais par paiement. Ce qui est bien supérieur aux frais des cartes bancaires classiques. « C’était une simple erreur d’envoi », explique Didier Leschi, directeur général de l’OFII. « Up a depuis annulé les factures des commerçants. » Entre temps, la fédération des buralistes envoie un mail à ses adhérents pour leur recommander de refuser la carte. Et aujourd’hui, certains commerces continuent de la refuser par crainte d’être de nouveau facturés.

Pour lui, ces cartes de paiement ont montré leur efficacité, surtout depuis le premier confinement. «  Depuis la mise en place de ce système, 97 % des fonds allouées aux demandeurs d’asile sont utilisés, ce qui est supérieur à l’utilisation de la précédente carte. » Il rappelle que cette interdiction de retrait a été mise en place pour « éviter les détournements de l’utilisation de la carte », sous-entendu pour éviter que l’argent disponible soit envoyé à l’étranger aux familles ou encore aux passeurs.

«  Sauf que les passeurs trouvent toujours un moyen d’être remboursés  », lâche Juna, 32 ans. Cette Nantaise qui s’occupe de la distribution de repas au sein de l’association L’Autre Cantine, décrit les pressions que subissent les demandeurs d’asile. « On a vu des demandeurs d’asile perdre leur carte. Les passeurs font pression pour avoir le code et partent avec. » Et avec les menaces à l’encontre des familles, peu osent déclarer le vol.

Makya, elle, vient de recevoir un courrier. Sa demande d’asile a été rejetée, elle va devoir, avec sa famille, faire appel pour espérer un avenir en France. « Cela fait deux ans que l’on vit avec rien, à ne même pas pouvoir acheter un pull pour la dernière et là on va devoir se battre de nouveau. » En attendant, c’est sa famille restée au pays qui leur envoie de l’argent.

Contactée, la société Up n’était pas disponible pour répondre à nos questions.

Crédit photo de la une : Pixabay

Partager sur les réseaux sociaux

La suite en vidéo