Cantonnés à égrener toujours les mêmes répliques, les fans de la série d’Alexandre Astier sont devenus la bête noire de l’Internet francophone. Comment la communauté de Kaamelott s’est-elle retrouvée enlisée dans ce cliché ?

« C’est pas faux », « c’est côtelettes que vous comprenez pas ? », « le gras c’est la vie ». Les répliques cultes de Kaamelott sont omniprésentes dans le paysage numérique français. Tandis que la série d’Alexandre Astier jouit d’une aura indéniable, la fanbase, en revanche, est régulièrement critiquée pour ses saillies sur les réseaux sociaux. Employées à outrance, les lignes de dialogue de la série se sont attiré les critiques d’une frange des internautes. De « gros nounours » à « toxique » la sociologie du fan de Kaamelott qui se dessine en creux est peu avantageuse. Comment expliquer cette polarisation extrême, entre une série devenue culte et une fanbase aussi peu appréciée ?

Pour le chercheur David Peyron, l’explication est assez simple. « La série est conçue autour d’une structure complexe. Les fans se sont construits comme des geeks érudits, et peuvent s’approprier la série par ce côté un peu élitiste. D’autre part, il y a peu de séries comme celle-ci en France, avec un univers très dense que les fans peuvent décortiquer à l’envi. Tandis qu’outre-Atlantique, il y en a pléthore (Battlestar Galactica, Star Trek) », analyse le maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université d’Aix-Marseille.

« Alexandre Astier se revendique d’ailleurs de cette culture geek, de ce répertoire commun de références (de Star Wars aux jeux de rôle). Il y a une identification entre l’auteur et la fanbase, ce qui est assez unique en France ». L’écriture de Kaamelott, associée à la figure surplombante d’Astier, fait que chaque réplique est culte.

En clair, les spectateurs français tournent en boucle car ils n’ont pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent. OSS 117, Kaamelott ou encore Astérix Mission Cléopâtre : les œuvres ciselées, où chaque réplique cingle et contient autant de possibilités de scènes cultes que de mèmes, se comptent sur les doigts de la main. C’est un matériau dense, dont le texte intégral a été édité (comme le sera d’ailleurs bientôt La Classe américaine, autre œuvre surcitée), qui favorise l’iconisation de chaque morceau de texte, qui devient autonome dans l’inconscient collectif de la pop-culture française.

Sur le groupe Facebook « Neurchi de Kaamelott », les principaux intéressés ne pensent pas que du bien des fans qui ânonnent les mêmes répliques. « On les appelle des normies [des fans de base, ndlr], on se fout gentiment d’eux », explique François, co-administrateur du Neurchi. Selon lui, tout est fait pour que le stock de blagues se renouvelle. D’ailleurs, une des règles du groupe impose aux membres de ne pas utiliser les mêmes extraits de la série. Si le mème n’apporte pas de plus-value à la fandom et se contente de citer la série texto, il ne passera pas le filtre des modérateurs. « L’humour des mèmes est assez particulier, souvent très proche de l’actualité, et est toujours en évolution », complète François.

« Gros nounours métalleux » ou fans problématiques ?

D’autres fandoms estampillées cursed et edgy fourmillent sur Internet. En premier lieu, la série Rick & Morty de Dan Harmon, qui concentre le même type de critiques. «  Ce qu’il y a de propre à Kaamelott ou à Rick & Morty, c’est d’avoir des spectateurs hyper pointus qui vont analyser le moindre détail. Il y a l’idée sous-jacente selon laquelle le grand public peut apprécier la série, mais seuls les vrais fans peuvent vraiment la comprendre », abonde David Peyron.

Quant au cliché –tenace – du gros nounours métalleux, très associé à la communauté de Kaamelott, tout est une question de perspective. « Je n’ai pas du tout l’impression que la fanbase soit ainsi perçue comme des ‘gros nounours métalleux pas fréquentables’ », balaye d’un revers Florian Besson, docteur en histoire médiévale et co-directeur de l’ouvrage Kaamelott, un livre d’histoire (Vendémiaire, 2018). Là encore, il s’agit d’une sociologie un peu hâtive, pas forcément fausse, mais qui trouve son origine dans une frange spécifique des fans de la série. « Il existe des liens très fort entre la culture métal et la culture geek. Le cliché du fan de base, un geek au t-shirt informe, a la peau dure. Il y a une forme de facilité à la hâte qui est encouragée par ces fans très visibles, réputés pour défendre leur érudition », constate David Peyron.

« Personnellement je n’accorde pas d’importance à ces clichés. Ayant 26 ans et n’écoutant pas de métal, je ne me retrouve pas dans l’archétype cité du fan de Kaamelott, nous explique Oscar, membre du Neurchi de Kaamelott sur Facebook.

« Moi je crois qu’il faut que vous arrêtiez de dire des trucs »

Pour autant, n’y aurait-il pas, dans le matériau même de la série, un terreau propice à ces réemplois « toxiques » ? « Les valeurs transmises par Alexandre Astier à travers son œuvre, pour moi, ne se reflètent pas du tout dans ce cliché-là. Et pour être honnête, à ma faible mesure, les différents fans de Kaamelott que j’ai pu rencontrer ne rentraient pas non plus dans cette catégorie », défend Oscar.

Si le cliché a la peau dure, il faut peut-être considérer la série comme une œuvre de son temps, du milieu des années 2000. «  Le propre des mèmes, c’est qu’ils constituent un matériau de base désubstancialisé », estime David Peyron. « Dans Kaamelott, il y a des héroïnes très fortes, mais il y a aussi des phrases plus contestables. Lorsqu’on fait un mème, on extrait des petits bouts de pop culture, on les prend comme des briques de Lego ». D’autant plus qu’au-delà des quelques personnages féminins, certes bien écrits, la série est surtout portée par des personnages masculins qui sont mis en avant — la femme d’Arthur, à l’inverse, est souvent là pour être moquée pour sa légèreté ou sa naïveté, et mettre en avant le caractère bougon et « terre à terre » du héros.

Ces « briques de Lego », dont David Peyron parle, peuvent donc être employées pour le pire, mais aussi pour le meilleur. Les gifs excèdent le périmètre des communautés de fans classiques. Ainsi, on a pu voir le gif « on crame des mecs » être récemment réapproprié par des militantes féministes sur Twitter. Ou encore, dans un autre style, la réplique « moi je crois qu’il faut que vous arrêtiez de dire des trucs » être transformée (parfois maladroitement) en syntagme pop-culturel politique.

Ces quelques répliques constituent, sur les Neurchis comme dans les pratiques militantes, le matériau de base d’une intertextualité riche et fertile. En somme, les Neurchis sont des espaces créatifs, et ils aimeraient être « considérés en tant que tels ».

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