Le cas d’Anthropic, qui a précipitamment coupé l’accès à ses puissants modèles Fable 5 et Mythos 5 sur ordre de Washington, est peut-être une énième piqûre de rappel. « On voit depuis plusieurs jours des prises de parole très diverses, indignées autour de la rupture produite par Anthropic et de la dépendance que nous risquons d’avoir à travers des IA non européennes », observe David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, lors d’un entretien accordé à Numerama.
La conclusion qu’il en tire est sans appel : « La meilleure défense, c’est l’attaque. Si on veut ne pas être à la merci d’IA extra-européennes, en particulier dans le secteur public, il faut accélérer le déploiement d’IA souveraines », assure-t-il.
Et pour cause : ce kill switch — une interruption de service unilatérale qui illustre notre vulnérabilité technologique — intervient alors que le ministère présente officiellement, le 16 juin 2026, son « plan d’action inédit et systémique » pour intégrer l’IA au cœur de l’administration française.
En parallèle, la France a tout juste annoncé investir 655 millions d’euros supplémentaires pour le développement de l’intelligence artificielle.

Quel est le plan du gouvernement pour l’IA dans la fonction publique ?
Au cœur de l’annonce : le déploiement généralisé de « l’Assistant », un outil IA — également doté de fonctionnalités agentiques — basé sur les modèles du champion européen Mistral, pour tous les agents de l’État. Un projet qui part d’un constat clair pour le gouvernement : « Pour ne pas subir l’IA qu’on ne veut pas, il faut accélérer le déploiement de l’IA qu’on veut : utile, humaine et souveraine », affirme le ministre.
Si l’outil sera généralisé à partir de ce 16 juin, il a en réalité été testé par 10 000 agents issus de six ministères pendant dix mois. Dès son arrivée au gouvernement, David Amiel avait alors évoqué l’urgence de lutter contre « l’IA clandestine », cette pratique où les agents utilisent des outils grand public non sécurisés, faute d’alternatives internes.
« La règle, c’est que tout ce qui n’est pas un outil interne à l’administration ne peut pas être utilisé par les agents dans le cadre de leur fonction et de manipulation d’informations qui n’ont pas à être publiques », rappelle David Amiel. « Et donc il faut toujours qu’on ait des alternatives à la hauteur de ce qu’ils peuvent trouver chez eux ou dans leur vie privée ».

En clair, pour éviter que des agents ne se tournent vers ChatGPT, Gemini ou encore des modèles chinois, le ministre a voulu offrir une alternative qu’il juge à la hauteur des IA étrangères. Un lancement qui s’accompagne par ailleurs de la diffusion d’un guide d’usage de l’IA auprès de l’ensemble des agents de l’Etat.
Outre l’Assistant, d’autres outils sécurisés sont également généralisés dans la Fonction publique. Parmi eux : « Transcripts » pour la transcription et « DiploIA » pour la traduction. Le déploiement de généralisé de l’Assistant coûtera environ 700 000 euros, nous indique le cabinet — la phase de test, elle, avait été précédemment chiffrée autour des 300 000 euros.


L’argumentaire de l’État ne repose pas uniquement sur l’indépendance technologique, mais avant tout sur l’amélioration du quotidien des fonctionnaires. Le constat du gouvernement part du terrain : l’urgence est d’éliminer les frictions administratives.
« On a beaucoup d’agents publics qui nous disent qu’ils sont accablés par des tâches rébarbatives, chronophages, qui finissent par leur donner le sentiment de perdre le sens de leur métier », concède le Ministre.

Mistral AI : le choix du patriotisme technologique
Pour les soulager sans pour autant brader les données de l’administration, le gouvernement a fait le choix du patriotisme technologique. Sous le capot, l’Assistant s’appuie ainsi sur un modèle (LLM) du français Mistral AI. Une décision logique au vu de la ligne fixée par l’exécutif : faire de la souveraineté sa « priorité absolue » et refuser de « partir perdant dans la course mondiale » face aux géants américains ou chinois.
Pour y parvenir, l’État entend s’appuyer sur un levier très européen : la commande publique. «Ce qui distingue l’Europe par rapport aux autres grandes puissances […], c’est l’usage de la commande publique », rappelle le ministre. L’objectif est double : « assurer la souveraineté du secteur public sur les usages critiques, mais aussi accompagner le développement de l’écosystème européen » pour faire émerger de véritables champions continentaux. Une dynamique déjà amorcée à l’automne dernier avec le soutien assumé à la coopération franco-allemande entre SAP et Mistral.
Ce volontarisme économique s’inscrit dans un combat plus large, porté jusqu’au sommet de l’État : faire émerger des géants européens capables de tenir tête aux mastodontes américains ou chinois. Et pour le gouvernement, la France possède déjà les cartes en main pour mener cette bataille — une manière, pour l’administration, de balayer l’idée d’un retard inéluctable du Vieux Continent.
Face à l’épineuse question de la régulation européenne, David Amiel se veut catégorique. S’il reconnaît que l’enjeu actuel reste de trouver le bon équilibre à l’échelle continentale — une mission à laquelle s’emploient Roland Lescure et Anne Le Henanff au sein du gouvernement –, il pointe surtout un paradoxe qu’il refuse de laisser s’installer.
Selon lui, il serait en effet aberrant que les administrations et les agents publics français soient privés de ces technologies « au moment même où on fait feu de tout bois pour défendre l’émergence de ces champions de l’IA européens ».
L’administration française accepte-t-elle un compromis sur les performances IA pour la souveraineté ?
Reste une interrogation de taille : sur les modèles les plus avancés, les benchmarks publics suggèrent encore un léger retard des solutions européennes face aux leaders américains. L’administration accepte-t-elle un compromis sur les performances au nom du patriotisme technologique ?
Pour le ministre, la priorité est d’abord de fournir des outils « sécurisés et souverains » pour les besoins quotidiens. Selon les chiffres avancés par le gouvernement, 75 % des agents ayant testé l’assistant IA l’ont jugé utile pour leur métier, 65 % le recommanderaient à leurs collègues. Il aurait par ailleurs permis de réduire de 60 % l’utilisation d’« IA clandestine ».

Pour autant, les benchmarks publics montrent aussi que, si les derniers modèles de Mistral ont réduit une partie de l’écart avec les leaders du secteur, ils ne dominent pas systématiquement les tâches les plus générales ou les plus complexes. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer qu’un même modèle généraliste puisse répondre sans adaptation à des besoins aussi hétérogènes que ceux de l’ensemble des agents publics.
Interrogé sur la création d’une nouvelle dépendance en ayant recours à un acteur privé comme Mistral, le gouvernement refuse par ailleurs de lier son destin à une seule entreprise : « Notre doctrine depuis le début, c’est celle de la multiprise », image-t-il. L’infrastructure développée par l’État se veut un socle « agnostique » et « réversible » sur lequel différents modèles peuvent être branchés. Une architecture qui garantit de pouvoir changer de partenaire si d’autres technologies deviennent plus performantes demain, sans avoir à tout rebâtir.
Mais la souveraineté ne s’arrête pas au choix de l’algorithme. Elle pose aussi une question plus concrète : dans quel environnement les modèles tournent-ils, et sous quel contrôle sont hébergées les requêtes et les données de l’État ?
Sur ce point, le gouvernement revendique une ligne rouge nette pour les informations sensibles. « La doctrine de référence reste la doctrine SecNumCloud », insiste le ministre. Ce cadre de sécurité très exigeant porté par l’ANSSI, pensé notamment pour prémunir les données publiques contre des législations extraterritoriales comme le Cloud Act américain, est au cœur de la stratégie de l’exécutif.
Et cette orientation n’est plus seulement théorique. « Ça fait partie des très grandes avancées de ces dernières années suite à la loi SREN, et d’ailleurs les décrets ont été pris pour permettre son application dans nos différentes administrations […] au mois d’avril », ajoute-t-il. Une façon, pour l’exécutif, de garantir que, quelle que soit l’intelligence artificielle branchée sur la fameuse « multiprise » de l’État, l’infrastructure qui héberge les requêtes et les données des agents reste sous contrôle et protégée contre les ingérences extérieures.
Reste que disposer d’une technologie sécurisée ne suffit pas : encore faut-il qu’elle soit acceptée sur le terrain. Pour éviter le rejet ou la peur du « grand remplacement » technologique, le gouvernement refuse l’écueil d’une numérisation imposée d’en haut.

Au-delà des choix techniques, la nouveauté réside dans une « approche systémique » globale : l’État veut mener de front les cas d’usage, la formation, la réorganisation des services et le dialogue social. Les syndicats sont ainsi directement intégrés à la boucle pour co-construire l’encadrement de l’outil. L’objectif : parvenir à un accord-cadre sur l’IA à l’automne 2026.
Un impératif pour que l’État change enfin de braquet. Car face à la compétition internationale, le temps presse : « On a une course qui est lancée, et c’est vraiment le dernier tournant pour ne pas partir dans le décor. », martèle David Amiel.
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