Twitch a officiellement interdit à ses streameurs et ses streameuses « de suggérer la nudité ». Mais qui décide de ce qui est suggéré et ce qui ne l’est pas ?

Cet article est un extrait de la newsletter #Règle30, envoyée tous les mercredis à 11h. 

Pour s’inscrire et la recevoir gratuitement, c’est par ici.

Le web change sans cesse et à toute vitesse, mais une vérité demeure : mon corps est inquiétant. Les grandes plateformes n’aiment pas mes seins et mes tétons, si l’encolure de mon tee-shirt laisse deviner un décolleté, si mes fesses sont trop moulées dans mon jean. Elles seraient encore plus méfiantes de mon anatomie si j’étais grosse ou trans. Et même si la question de la nudité féminine (partielle ou non) en ligne est complexe et débattue depuis une bonne quinzaine d’années, pour beaucoup de personnes, elle est en fait très simple : une femme torse nu est rarement tolérée dans la rue, il en va de même sur internet. Logique. 

En réalité, les choses sont souvent plus absurdes. Il ne suffit pas de cacher certaines parties stratégiques du corps pour échapper à la modération des plateformes. Par exemple, la semaine dernière, Twitch a officiellement interdit à ses streameurs et ses streameuses « de suggérer la nudité ». En cause, la soudaine popularité de lives où des personnes (surtout des femmes, ou des hommes pour se moquer d’elles) se filmaient juste au-dessus de la poitrine, les épaules nues. Dans d’autres cas, elles cachaient leur entrejambe et leurs seins à l’aide de grosses barres noires.

Ces vidéos respectaient a priori les règles, puisque toutes les parties corporelles sensibles étaient cachées. Néanmoins, pour Twitch, le problème n’était pas ce qui était montré (concrètement, des épaules). C’étaient les intentions invisibles de ces contenus.

Je n'ose pas illustrer concrètement cet édito, au risque d'être punie par les dieux de la délivrabilité et des infolettres, voici donc un grand classique des mèmes à la place.
Je n’ose pas illustrer concrètement cet édito, au risque d’être punie par les dieux de la délivrabilité et des infolettres, voici donc un grand classique des mèmes à la place.

Les règles de modération des grands réseaux sociaux sont généralement très étoffées, afin de répondre au maximum de problématiques qui pourraient se poser (ou, dans le cas contraire, aux polémiques qu’elles ont provoquées). Celles de Meta citent une vingtaine d’exemples de ce qu’il est interdit de montrer en termes de nudité. Twitch est un peu plus tolérant en la matière, en acceptant certains contenus « à thèmes sexuels » (c’est là qu’on retrouve une majorité des lives en bikini qui ont fait débat en 2021). Là aussi, les conditions sont précises. Le site considère que porter certains accessoires (par exemple, un bandeau pour cacher ses yeux) est trop suggestif ; en revanche, il est autorisé de faire du « pole dance athlétique » dans une vidéo pour tout public. 

Comment juger les sous-entendus sans être sexistes ?

Mon propos n’est pas de nier le côté olé olé de certaines de ces activités. On n’a pas besoin d’être nue pour impliquer le sexe. Mais je veux insister sur le fait que modérer demande aussi de juger l’intangible, le sous-entendu, ces fameuses intentions invisibles. Et qu’à ce jeu-là, tout le monde n’est pas considéré·e de la même manière. Des hommes peuvent réaliser des vidéos de cuisine clairement érotiques, parfois torse nu, sur TikTok et Instagram sans problème particulier.

Les femmes, elles, se retrouvent à jongler entre des interdits instables et contradictoires, des IA opaques et stupides, des lois qui font pression sur les plateformes pour de bonnes et de mauvaises raisons, des internautes toujours prompts à signaler les contenus qui ne leur plaisent pas. Elles doivent aussi lutter contre des accusations lourdes, comme de traumatiser des enfants, d’être contraintes ou responsables d’actes illégaux, même lorsqu’elles respectent toutes les règles en vigueur. 

« Ce n’est pas parce qu’on se déshabille, qu’on fait l’objet d’un trafic », explique la chercheuse italienne Carolina Are, qui étudie la censure des discours en ligne, étant elle-même pratiquante de pole dance. Cette dernière appelle à une solidarité avec les travailleuses du sexe, évidemment les premières victimes de tous ces sujets, et à une réflexion plus globale sur les nuances d’un débat qui nous concerne finalement toutes et tous. Quand on juge leur corps, on juge ensuite le nôtre. Après tout, qui a décidé que mes épaules étaient trop sexy pour internet ? 


Abonnez-vous gratuitement à Artificielles, notre newsletter sur l’IA, conçue par des IA, vérifiée par Numerama !