Avec près de 10 millions d’audio-lecteurs et lectrices en 2022, le livre audio est un mode de lecture en pleine croissance. La bande dessinée peine toutefois à se faire une place dans ce format. Elle permet pourtant au 1,7 million de déficientes et déficients visuels français d’accéder à cette partie de la culture.

Une bande dessinée audio ? A priori, le concept semble étonnant, tant l’image est au cœur de ce format très graphique. Très peu de bandes dessinées sont disponibles sur les plateformes d’écoute de livres audio. « Je ne savais pas que ça existait, alors que j’écoute beaucoup de livres audio. Pour moi, l’illustration était fondamentale dans une BD », s’étonne Sarra Triqui, doctorante en droit pénal et non-voyante de naissance, auprès de Numerama.

L’audio pour accéder aux images des bandes dessinées

Encore peu développé en France, le format audio permet aux déficientes et déficients visuels d’accéder aux univers de bandes dessinées, mangas, comics ou webtoons. « Il y a une grosse attente de la part des jeunes [déficients visuels] qui baignent dans l’univers des mangas via leurs camarades et qui ont envie de le découvrir aussi », expose Sandra Bernarot, présidente de Mangomics-Access. Créée en 2012, cette association adapte des mangas au format audio et au format texte (lisible par un lecteur d’écran) pour les rendre accessibles aux personnes non-voyantes et malvoyantes. Des bénévoles retranscrivent le texte des mangas, à hauteur de deux tomes par série et par an, et enregistrent des versions audio de ces textes. « On a une longue liste de suggestions, qui s’allonge très régulièrement ! », ajoute Sandra Bernarot.

Le travail de l’association est permis par le traité de Marrakech. Ratifié par l’Union européenne en 2018, il instaure une exception au droit d’auteur pour faciliter l’adaptation de livres dans un format accessible aux déficients visuels. Si l’adaptation en braille est possible, Nicolas Karasiewicz rappelle que seulement « 10 à 15 % » des déficients visuels lisent le braille. « D’un point de vue pratique, c’est beaucoup plus compliqué de se promener avec des livres en braille », explique cet ancien chef d’entreprise, non-voyant depuis une vingtaine d’années. 

Les adaptations audio se font sous plusieurs formats : retranscription en texte lisible par un lecteur d’écran (comme le fait l’association Mangomics-Access), lecture du texte de la bande dessinée par un narrateur ou une narratrice, ou doublage par des comédiens incarnant les différents personnages. Ces différentes modalités répondent à différents besoins. Sandra Bernarot souligne que les jeunes déficients visuels inscrits à l’association « viennent beaucoup pour l’aspect lecture, plus que pour l’aspect livre audio ». Nicolas Karasiewicz, lui, apprécie « des versions plutôt mises en scène, à mi-chemin entre le cinéma et le livre ». Sarra Triqui, quant à elle, aimerait une version audio avec « une description de l’image », proche de l’audiodescription utilisée dans les films.

L’option de doubler chaque personnage par un comédien ou une comédienne est celle retenue par plusieurs collectifs qui se sont lancés dans le doublage de webtoons, ces bandes dessinées en ligne originaires de Corée du Sud. Un long processus, car aux voix des comédiens s’ajoutent des musiques et bruitages, comme l’explique Chloé, étudiante en psychologie qui participe au doublage de plusieurs webtoons : « Avec les occupations de tout le monde, ça peut prendre un mois pour récupérer les enregistrements, plus quelques semaines pour finir le montage. »

Un format chronophage et cher

Réaliser une adaptation audio de bande dessinée avec des comédiens demande un plus gros travail de préparation. « C’est un travail assez similaire au livre audio, sauf qu’il y a une étape de retranscription du texte et d’adaptation avec ajout de bruitages », explique Kahina Braham. Elle est responsable du projet Astérix des éditions Audiolib qui ont sorti la version audio de six albums de la série créée par Uderzo et Goscinny. « Ce qui est le plus chronophage, c’est que l’on travaille avec beaucoup de comédiens, il y a des contraintes de planning. »

Contrairement au roman, il faut retranscrire l’intégralité du texte de la bande dessinée avant de pouvoir le doubler avec des comédiens ou des comédiennes. Quelques adaptations sont aussi parfois nécessaires : ajouter une réplique, une ligne de narration ou une description pour permettre une meilleure compréhension. « On adapte 5 % du texte, la bande dessinée est déjà très oralisée », estime Timothée Borne, le fondateur de Blynd, une application qui propose une vingtaine de séries audio adaptées de bande dessinée, d’univers de jeux vidéo ou de livres. Aux voix des comédiens incarnant les personnages, s’ajoutent ensuite bruitages et musiques qui restituent l’ambiance de la bande dessinée : bruits de pas, pluie, explosions…

Capture d'écran de la série audio Lanfeust de Troy, réalisée par l'entreprise Blynd. Contient une description de la série et la liste des acteurs (Lanfeust de Troy Plongez dans l’univers de Troy, un monde qui fascine par la diversité de sa faune, de sa flore et par la variété de ses habitants ! Un cocktail d’action, d’humour et de magie dans la pure tradition de la grande aventure et de l’heroic fantasy. Avec les voix de : Narrateur : Gérard Darmon, Donald Reignoux, Dorothée Pousséo, Frédéric Souterelle, Jacques Chambon, Sarah Cornibert, Emmanuel Curtil, Jérémie Covillault... Une création BLYND) ainsi qu'une illustration présentant plusieurs personnages de la bande dessinée.
La série Lanfeust de Troy. // Source : Blynd

Un processus long et cher qui explique en partie pourquoi le format est rare pour Timothée Borne : « un contenu audio avec plusieurs comédiens et de la musique coûte entre 600 et 1 500 € la minute. On s’est lancé dans Lanfeust de Troy, il y a 150 personnages en tout, donc 70 comédiens. C’est un projet à 150 000€. » Nataly Villena Vega, responsable éditoriale chez Audiolib, avance la même explication : « Les postproductions sont aussi assez chères, puisque c’est un travail de détail, très minutieux. Le projet n’est pas facile à rentabiliser après. »

Reste à faire connaître ce format pour lui permettre de se développer. La bande dessinée audio est un format qui concerne tout le monde, souligne Nicolas Karasiewicz : comme pour le livre audio, « tout le monde peut en profiter. Quelqu’un qui est dyslexique, qui a des difficultés de lecture, qui n’a pas appris à lire peut l’utiliser. »