Depuis plus de 25 ans, Oodrive fournit des solutions à celles et ceux qui veulent savoir où et comment sont stockées et partagées leurs données sensibles. Une histoire qui commence bien avant que les mots « cloud » ou « souveraineté numérique » ne soient sur toutes les lèvres.
Fondée en 2000 par deux frères, Stanislas et Édouard de Rémur, et un ami, Cédric Mermilliod, l’entreprise française est toujours là, installée dans le 10ᵉ arrondissement de Paris.
Stanislas de Rémur nous a reçus pour retracer le chemin d’Oodrive et expliquer son idée fondatrice : partir d’un problème très concret, l’impossibilité de partager des fichiers volumineux.
« On travaillait sur un business plan qui n’avait rien à voir. On s’est rendu compte qu’on n’arrivait plus à s’échanger le fichier sur lequel on travaillait. À cette époque, il y a 25 ans, il n’y avait pas de clé USB, ou ça commençait tout juste. Il y avait des zip drives, mais aucun espace sur Internet pour mettre un fichier et le récupérer. (…) Donc ça vient d’un besoin personnel. On s’est dit : au lieu de se retrouver le soir, on va essayer de créer un espace, un disque dur Internet, pour stocker, accéder et partager ses fichiers. C’est comme ça qu’on a bifurqué d’une première solution, qui était de la logistique de proximité, à cette deuxième idée. On était fin 2000 et la bulle avait explosé, il était très difficile de lever de l’argent. La première idée de logistique nécessitait beaucoup d’argent. Donc on s’est dit : on va se mettre sur la deuxième, celle de créer cet espace, ce disque dur Internet français. C’est comme ça qu’est venue l’idée d’Oodrive. »

La sécurité dès le départ ?
Fin 2000, Oodrive est donc lancé. Son nom s’inspire des premiers acteurs américains du stockage et du partage en ligne : Xdrive, Driveway ou i-drive. À l’époque, il ne s’agit pas encore de créer une solution dédiée à la gestion de données sensibles ; mais très vite, l’orientation B2B s’impose d’elle-même.
« Au départ, on était sur le grand public. On proposait même une sorte de YouTube : l’utilisateur téléchargeait une vidéo chez nous, elle était transformée et pouvait être visualisée. Quand on a commencé à voir notre potentiel, notre hébergeur nous a gratuitement ouvert les vannes et on a eu plus de trafic que les trois premiers sites français. On a voulu se positionner sur la publicité, mais la bulle avait explosé : on ne pouvait pas monétiser cette audience, c’était impossible. On s’est dit : ‘on a levé très peu d’argent (350 000 euros), soit on est morts à la fin de l’année, soit on transforme le modèle.’ On a tout de suite décidé de bifurquer sur le B2B, en allant voir des sociétés comme LVMH, qui avaient des problèmes pour partager leurs photos et vidéos de défilés, ou Universal Music qui, avec la Star Ac’, devait gérer de gros volumes de fichiers audio. Toutes ces sociétés utilisaient soit le FTP, soit les coursiers. Quand nous sommes venus avec notre solution, elles se sont dit : « Ah, c’est canon, on prend tout de suite. » C’est comme ça qu’on a pu, entre guillemets, « survivre ». »
Le pivot vers le B2B en 2002
Nous voici donc avancé en 2002 et les fondements d’Oodrive se construisent au fur et à mesure, influencés par le contexte économique du moment :
« Comme on avait levé peu d’argent, on ne pouvait pas offrir une licence Microsoft à chacun de nos clients. On a donc tout de suite misé sur l’open source. Les serveurs étaient mutualisés, les bases de données et l’infrastructure aussi. (…) On commençait avec des petits comptes à 2 000–3 000 euros, puis on étendait nos solutions au sein des entreprises. On faisait partie des premiers à vendre de l’abonnement à l’utilisation, et non une grosse licence à 100 000 euros avec 20 % de maintenance. On a donc passé beaucoup de temps à évangéliser les clients, qui n’étaient pas du tout habitués à ce modèle, ils ne le comprenaient pas. En fait, ce sont le choix technologique et le choix du business model qui ont changé la donne. Des choix scalables, faciles à maintenir, pas trop chers. Même si l’open source comporte toujours des coûts cachés, on était capables de répondre à la demande sans investir lourdement ; c’était essentiel. »



Souveraineté et résilience numérique
Pourtant, ce choix technologique audacieux s’accompagne d’un défi majeur en trésorerie : contrairement à la licence, l’abonnement implique de repenser totalement les flux de revenus et la dynamique financière de l’entreprise.
Un modèle économique qui s’est finalement imposé avec l’avènement des solutions SaaS, donnant à Oodrive l’avance décisive qui lui permet aujourd’hui de toujours exister contrairement à bon nombre de ses anciens concurrents.
Des choix d’architecture, qui ont aussi positionné l’entreprise sur son créneau actuel : la protection des données sensibles. Un marché porteur, et une évidence à notre époque où la gestion des données sensibles est devenue un enjeu géopolitique majeur :
« Ce sont des sujets qui ont émergé à partir de 2006-2007, quand la concurrence américaine est arrivée. Quand Google Drive est arrivé, plein de gens ont dit : « Vous êtes morts. » Ce n’était pas aussi simple que ça, on a dû monter en gamme sur nos propositions de valeur, sur la confidentialité, sur la sécurité. La souveraineté n’était pas encore un sujet très clair. Par contre, le contrôle des données l’était. Les entreprises avaient déjà conscience que prendre des hébergeurs non européens ou non français les exposait à un risque de contrôle de la donnée.
Si je supprime ma donnée sur un cloud, est-elle réellement supprimée ? On n’avait pas marketé nos solutions par rapport à ça, mais on s’est rendu compte, entre 2007 et 2010, que le sujet commençait à évoluer et qu’au-delà de la souveraineté, c’était davantage le contrôle de la donnée, la confidentialité qui intéressait. (…) La question de la souveraineté est apparue il y a peut-être 5-6 ans, mais on a surtout la question de la résilience. Est-ce que je suis dépendant d’une solution ou pas ? Les kill-switch qu’on voit aujourd’hui, c’est déjà un peu dans la tête de certains DSI ou de certains RSSI. (…) Beaucoup se disent : en fin de compte, on est quand même très dépendants des États-Unis et on aimerait moins l’être. »
L’ombre du Cloud Act américain
La fin des années 2010 marque l’avènement de la souveraineté numérique dans les débats grands public. L’une des principales raisons ? La signature lors du premier mandat de Donald Trump du Cloud Act américain en 2018. Ce texte qui prolonge le Patriot Act de 2001, autorise les autorités US à exiger des fournisseurs de cloud sous leur juridiction la remise de données stockées partout dans le monde, y compris en Europe.
Une extraterritorialité qui inquiète et qui fait entrer ces problématiques de plein fouet dans le débat national. A cette époque, Oodrive est déjà identifié comme un acteur précurseur sur ces questions. Un positionnement qui va lui permettre de prendre part à l’élaboration d’un projet national devenu une des références les plus exigeantes en terme d’évaluation d’une solution d’hébergement SecNumCloud.
« La question était de savoir : comment montrer aux clients que la solution est complètement imperméable à toute loi extraterritoriale, et que, dans le même temps, les choses sont faites de la bonne manière. L’ANSSI voulait qualifier les meilleures solutions, celles où l’on pouvait dire « vous pouvez leur faire confiance » car ce n’est pas à l’éditeur de s’autoproclamer solution de confiance. (…) En 2019 on a été la première solution à être qualifiée SecNumCloud et c’est un cadre qui va très loin. Vous devez par exemple contrôler dans l’entreprise qui a accès à quoi, où travaillent les personnes, est-ce que l’IT est dans une salle fermée… Vous avez aussi des contraintes juridiques. Votre société ne doit pas être possédée à plus de 30 ou 32%, par des entités non européennes. Donc, vous avez des contraintes qui ne sont pas que techniques. »

Et au sujet de « bien faire les choses », si Stanislas de Rémur reconnaît que les acteurs européens doivent encore progresser pour offrir une qualité de service mondiale homogène, sur le marché européen, ils disposent d’atouts indéniables. Bien au-delà de la simple préférence continentale liée aux risques juridiques ou au contrôle des données :
« Aujourd’hui, un Microsoft, un Salesforce, c’est très cher. Pourquoi ? Parce qu’il y a une sorte de monopole, une mainmise de ces hyperscalers sur certains besoins. Les coûts de certains softwares européens sont bien moins chers, et je ne parle pas seulement d’Oodrive. Si aujourd’hui la souveraineté est un sujet, c’est aussi parce qu’il y a ces questions de coût. Les coûts IT au sens large, comprenant le soft et l’hébergement, deviennent tellement importants pour une structure qu’elle cherche forcément à les réduire. (…) La souveraineté, ce n’est pas seulement une question de confidentialité, c’est une question de résilience, c’est une question de maîtrise des prix, c’est une question de dépendance. (…) Prenons l’exemple de VMWare qui représente 65 % de part de marché. Beaucoup d’entreprises se sont reposées dessus en se disant ‘les prix sont adéquats, on y va’. Mais il suffit que le vendeur multiplie subitement le prix x5 et ça devient un vrai problème. C’est pour toutes ces raisons que la résilience, je trouve, est un mot encore plus fort que la souveraineté, c’est vraiment le sujet global aujourd’hui. »
La stratégie du champion
Mais quelle stratégie adopter pour protéger et faire grandir les acteurs de l’écosystème tech français ? À cette question, Stanislas de Rémur regrette les discours qui ne se traduisent pas toujours en actes. L’entrepreneur appelle l’État à confier davantage de contrats aux entreprises du secteur.
Une prise de position qui résonne en ce début 2026, marqué par le lancement de Visio, un outil de visioconférence conçu pour sevrer les administrations publiques de leur dépendance aux géants américains. Un projet développé par la DINUM, alors même que la doctrine de l’État sur les achats numériques, publiée en février 2026, préconisait de favoriser les solutions existantes.
« L’État ne peut pas se substituer à l’écosystème, ça n’a aucun sens. Il pourrait très bien travailler sur des points d’interconnexion mais pas développer des solutions. Ce qui fait la richesse d’un éditeur de logiciel c’est ses retours clients. (…) L’État sera toujours moins bon que l’écosystème dans n’importe quel domaine. Donc il faut absolument que la DINUM se focalise sur les achats du numérique. Elle n’a pas vocation à développer des solutions. Elle a vocation à faire en sorte que le numérique se diffuse au sein des différentes entités publiques, mais pas à développer. »
Pour Stanislas de Rémur, plusieurs freins entravent une stratégie européenne forte face aux États-Unis. Il regrette notamment la mauvaise perception des aides publiques aux acteurs privés en Europe, et inversement les préjugés du privé envers le secteur public. Le dirigeant assume pleinement une stratégie de champion, portée par les décisions publiques européennes.
« Je pense que chaque pays devrait privilégier un, deux ou trois sociétés championnes. Vous ne pouvez pas avoir en Europe 15 hébergeurs qui font chacun 10 milliards de CA, vous devez en avoir cinq qui feront chacun 100 milliards. (…) En Europe, on veut aider tout le monde et chaque pays veut avoir son champion. À la rigueur, il pourrait y avoir un champion en France, un champion en Allemagne, un champion en Italie, mais dans ce cas-là, ces champions doivent s’interconnecter. Vous voulez transférer vos données entre le champion français et le champion allemand ? Pourquoi pas. »
Concilier IA et confidentialité
Cet entretien a aussi été l’occasion d’évoquer la vision et l’avenir d’Oodrive, qui restera fidèle à son axe données sensibles et B2B. Une question clé se pose alors : comment combiner traitement de données sensibles et intégration de l’IA ?
Pour Stanislas de Rémur, la réponse passe par une segmentation stricte des usages et des solutions hébergées en interne.
« Prenons l’exemple de la visioconférence, qui était avant un espace confidentiel. Désormais, avec le speech-to-text, n’importe qui peut retranscrire ce que vous dites, même si vous ne le voyez pas. La visio n’est plus un espace de liberté ni de confidentialité. Quand les solutions américaines intègrent l’IA partout, ça devient un problème. Certains clients nous disent : ‘Ils nous l’ont inclus, on ne peut même pas le retirer, et maintenant on paye beaucoup plus cher.’ Ce que demandent nos clients, c’est de pouvoir la désactiver, et bloquer l’IA sur certains postes ou départements. Les solutions actuelles ne le permettent pas. L’IA de confiance va être un vrai sujet. Nous devons montrer qu’on peut utiliser l’IA tout en maintenant la confiance. On travaille avec Mistral, avec GPT, mais pour le confidentiel, uniquement des solutions françaises ou européennes. Chez nous, sur nos propres serveurs. »
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