Les groupes France Télévisions, M6 et TF1 se sont associés pour lancer Salto, une plateforme de vidéo à la demande par abonnement, sans Canal+ ou OCS. Mais de nombreux défis restent à relever.

Après des années d’annonces, de discussions, de démentis, de réunions, de changements d’équipes et de hiérarchie, France Télévisions est finalement parvenu à lancer une proposition de plateforme OTT commune de diffusion de contenus en ligne, construite avec les groupes TF1 et M6.

Dans un communiqué commun publié le vendredi 15 juin 2018, les groupes annoncent Salto, une proposition complémentaire aux plateformes de SVOD comme Netflix en France, qui devrait proposer des contenus des chaînes de ces trois diffuseurs, en direct et en replay.

Salto.fr

Détail cocasse : le nom Salto avait déjà été utilisé en 2012 par France Télévisions : il nommait la fonctionnalité qui permet de revenir au début d’un programme.

Prix et contenu : de grandes incertitudes

À y regarder de plus près, à l’exception de l’annonce de la plateforme et de la création de comptes sur les réseaux sociaux, on ne sait quasiment rien de l’offre que vont proposer les trois acteurs de l’audiovisuel. Tout juste a-t-on la liste des chaînes de chaque groupe, dont les contenus seront probablement disponibles : TF1, TMC, TFX, LCI, France 2, 3, 4, 5 et Ô, Franceinfo, M6, W9 et 6ter. Canal+ et OCS, qui ont dans le passé participé à certaines discussions pour créer un « Netflix à la française », ne sont finalement pas de la partie.

Quelques internautes ont aussi relevé dans les mentions légales que la plateforme sera hébergée sur Amazon Web Services, le service de cloud d’Amazon, et non chez les Français d’OVH — un peu paradoxal lorsque l’on sait qu’Amazon Prime Video est un des services que Salto souhaite ouvertement concurrencer.

Deux offres pour deux coûts ?

Il y a quelques mois, France Télévisions cherchait encore des partenaires pour s’adosser à son projet de plateforme : Delphine Ernotte avait publié une tribune en janvier 2018 dans le Monde.fr dans ce sens. Niveau coût,  un rapport d’un sénateur faisait état en novembre 2017 d’un abonnement mensuel de 6,99 euros par mois, mais aujourd’hui, plusieurs médias parlent d’un « abonnement à moins de 5 euros par mois », sans confirmation des groupes concernés auprès de Numerama.

Nos confrères du Monde.fr rapportent l’existence probable de deux offres, une basique « entre 2 et 5 euros » pour un direct et replay sur une fenêtre plus grande qu’aujourd’hui, et une entre « 7 et 8 euros » qui proposerait plus de programmes (films, séries, documentaires, etc.).

Au niveau des contenus présents sur la plateforme, c’est pour l’instant la même l’incertitude. D’après l’image de présentation qui défile sur le site de Salto.fr, qui n’a forcément pas vocation à être exhaustive, on voit en vrac :

  • Des séries françaises : Maman a tort (France 2), l’Accident (France 3)
  • Des séries étrangères : MacGyver (américaine, diffusée sur M6)
  • Des documentaires : Apocalypse, la Première Guerre mondiale, Devenir Il ou Elle (France Télévisions)
  • Des programmes de télé-réalité : PékinExpress (M6), Recherche appartement à vendre (M6), l’Amour est dans le pré (M6)
  • Des émissions de société : Zone Interdite (M6), Quotidien (TMC)
  • Des dessins animés : Zou (M6)

Trois inconnues de taille

La plateforme aura plusieurs défis. Le premier, de taille, est d’ordre juridique : il s’agit d’obtenir l’accord de l’Autorité de la concurrence, qui doit valider ce partenariat inédit entre trois des plus gros acteurs du paysage audiovisuel français. En effet, l’AFP rappelle que TF1 et France TV représenteraient à eux deux « 75 % de la création audiovisuelle en France ». Si du côté des acteurs concernés, on se dit confiants quant à l’obtention de cet aval, la plateforme ne sera toutefois pas lancée avant plusieurs mois, nous explique-t-on en interne. Selon le Monde.fr, il faudrait même attendre « courant 2019 » pour le lancement officiel. En somme, le site lancé ce 15 juin n’est pour l’instant qu’une vitrine.

Le deuxième challenge sera de se démarquer suffisamment des autres plateformes au niveau des contenus proposés. Or concernant les programmes américains, Netflix est bien loin devant (de surcroit avec un nombre croissant de contenus originaux), mais OCS est également à la pointe avec son partenariat exclusif avec HBO (Game of Thrones, Westworld) et les séries Hulu phare (The Handmaid’s Tale), et Canal+ n’est pas en reste.

Du côté des programmes français, il conviendra également de se distinguer. Pour l’instant, l’aperçu sur Salto.fr montre plusieurs contenus qui sont disponibles sur Netflix, comme la série Dix Pour Cent de France 2, la série documentaire Apocalypse ou la série de France 3 au succès surprise : Capitaine Marleau. Sachant que Netflix doit régulièrement renégocier les droits de diffusion de contenus extérieurs, on peut se demander si France Télévisions, TF1 et M6 continueront d’en accorder dans le futur.

Capture d’écran du catalogue français de Netflix

Le troisième défi sera de trouver le prix adapté pour convaincre les Français de payer pour des contenus qui sont proposés sur des chaînes gratuites, en diffusion en direct ou en replay (certes sur une fenêtre à 7 jours maximum pour l’instant). Même si, selon nos informations, Salto.fr a vocation à proposer, à terme, des contenus exclusifs, les groupes devront se distancier de l’image «  faire payer pour du gratuit ». Ce problème aurait d’ailleurs déjà été soulevé par le gouvernement, affirmait le Figaro en avril dernier.

Molotov, la grande question

Il faudra aussi surveiller comment va réagir l’autre concurrence : pas celles des plateformes de SVOD mais de Molotov. qui distribue gratuitement les chaînes de télévision par internet. L’entreprise française dispose d’accord avec les chaînes pour les diffuser en direct. Or Salto.fr est également présentée, en plus des fonctions de replay, comme une plateforme de diffusion des contenus des chaînes en direct. Contactée, l’entreprise Molotov n’est pas encore revenue vers nous.

Molotov

À première vue, Salto.fr a finalement, pour l’instant, peu de moyens de se démarquer, sauf à mettre l’accent sur sa fonctionnalité de plateforme de catalogue de contenus français. Permettre à des spectateurs de revoir facilement l’intégralité d’une vieille série, d’une ancienne saison d’une télé-réalité ou de rattraper 50 émissions de Quotidien, peut avoir un intérêt pour certains utilisateurs français. Mais la plateforme, qui devrait disposer d’un minimum de 50 millions d’euros investis par les 3 groupes, n’a pour l’instant pas les moyens de soutenir plus d’ambitions. En face, Netflix investit 7 à 8 milliards de dollars par an uniquement pour la création de contenu.

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