Illégaux en France, les marchés de prédiction comme Polymarket et Kalshi enregistrent pourtant une forte hausse de leur audience à l’approche des municipales. De Paris à Nice, des millions d’euros sont misés sur l’issue du scrutin, malgré des doutes persistants sur la fiabilité de ces plateformes et les risques de manipulation.

Si les plateformes américaines de marchés de prédiction Polymarket et Kalshi ont défrayé la chronique les premiers jours de mars en raison de paris sur la guerre en Iranou d’une explosion nucléaire dans le courant de l’année, des parieurs misent aussi sur des questions moins graves mais tout aussi importantes : les élections municipales en France qui doivent se tenir les 15 et 22 mars 2026.

Paris, terrain de paris absurde

De Paris à Marseille, en passant par Lyon, Nice ou Toulon, les marchés de prédiction voient affluer les mises sur les municipales, alors même que cette pratique reste illégale en France (mais accessible à l’aide de VPN ou depuis l’étranger). À Paris, plus de 15 millions d’euros ont déjà été engagés sur Polymarket, où la quasi-totalité des mises se concentre sur des candidats marginaux n’affichant pas plus de 1 % de probabilité de victoire, à l’image de David Belliard, qui n’est plus candidat à la mairie de la capitale depuis décembre, mais réunit près de 8 millions d’euros ou de la candidate Reconquête Sarah Knafo, aux 3 millions d’euros dormants.

Paradoxalement, le duel de tête entre le socialiste Emmanuel Grégoire et la figure de droite Rachida Dati, qui totalisent pourtant 99 % des chances de l’emporter, ne mobilise que 4 % des capitaux. 

Dans les équipes de campagne, interrogées par Numerama, Polymarket est regardé avec curiosité, mais sans excès de confiance. Chez Emmanuel Grégoire, on veut bien y voir un signal favorable, mais on refuse d’en faire une boussole. « Que la dynamique paraisse en notre faveur, c’est encourageant, mais notre vrai indicateur reste le terrain. D’autant que certains continuent d’y parier sur David Belliard alors qu’il n’est plus candidat », souligne auprès de Numerama Maxime Sauvaget, porte-parole du candidat de gauche.

Même prudence ailleurs : à Nice, où le patron de l’Union des Droites Éric Ciotti est donné très largement vainqueur face au maire sortant Christian Estrosi, son équipe n’a pas souhaité commenter les 85 % de mises favorables.

À Lyon, l’entourage de l’édile écologiste Grégory Doucet balaie lui aussi ces pronostics : « ni Grégory Doucet, ni son équipe, ne commentent les sondages. La position est la même avec les sites de paris en ligne dont la fiabilité reste à démontrer. » Et pour cause, les pronostics ne lui sont pas favorables puisque seuls 18 % le donnent encore en mesure de conserver son poste.

Polymarket
État du marché Polymarket sur les élections municipales à Paris au 13 mars, deux jours avant le premier tour des élections fixé au 15 mars 2026. // Source : capture d’écran du site Polymarket

Des pronostics à relativiser

Derrière leur promesse d’être le futur de l’information, ces plateformes affichent une précision qu’il faut relativiser. Lors de la présidentielle américaine de 2024, une étude a montré que Kalshi battait le hasard dans 78 % des cas, contre 67 % pour Polymarket.

Si les résultats affichés sur les marchés prédictifs sont globalement plus tranchants que ceux des instituts de sondage pour l’issue du premier tour des municipales, les deux moyens de mesure ne se font pas concurrence, assure Frédéric Micheau, directeur des études d’opinion chez OpinionWay. « Sondages et marchés prédictifs ne répondent pas à la même logique. Le sondage mesure une intention de vote à un instant donné, à partir d’un échantillon représentatif, avec les biais que l’on connaît. Le marché prédictif, lui, fonctionne sur la mise d’argent et la logique du pari. Dans un cas, on mesure une opinion, dans l’autre, on estime le résultat final. »

Il juge même ces sites complémentaires au travail des sondeurs, évoquant le principe de sagesse des foules qui présuppose que plusieurs regards valent parfois mieux qu’un seul.

Au-delà de leur précision contestée, ces marchés suscitent aussi de vraies inquiétudes. Pour Mathieu Doiret, directeur de recherche chez Ipsos, leur principale faiblesse tient à leur vulnérabilité à la manipulation. « En ce sens, ils peuvent brouiller la lecture d’une élection, au même titre que les fake news ou les faux sondages. Cela rappelle que ni l’électeur ni le parieur ne décident uniquement en fonction de leur préférence ».

Par ailleurs, le sociologue Thomas Amadieu rappelle que Polymarket et Kalshi peuvent tout autant devenir addictifs que des sites de paris sportifs. « Ces plateformes séduisent parce qu’elles maquillent en partie le jeu d’argent en investissement. Le vocabulaire, la présentation et la logique de marché concourent à donner une impression de rationalité. Et quand il s’agit d’événements politiques, beaucoup pensent que leur intérêt pour le sujet et leur niveau d’information leur permettent de mieux prévoir. C’est ce qui rend la pratique plus crédible en apparence » et renforce l’addiction, précise à Numerama le professeur associé en stratégie et marketing à l’ESSCA School of Management. 

En attendant, le trafic français sur les marchés de prédiction a bondi de 300 % entre septembre 2025 et janvier 2026, passant de 200 000 à 800 000 visites en 4 mois, indique à Numerama Guillaume Laborderie, directeur des marchés et de l’innovation à l’Autorité nationale des jeux (ANJ).

« Voir ces sites progresser aussi vite laisse penser qu’il y a à la fois un attrait de plus en plus fort et de possibles pratiques de contournement via des VPN », analyse le représentant de l’ANJ — Polymarket et Kalshi étant géobloquées en France. Cet engouement pourrait encore monter d’un cran à mesure que les scrutins locaux approchent.

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