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En bannissant par décret les géants de l’Internet russe, le gouvernement ukrainien espère couper pour de bon le cordon numérique avec Moscou. Au risque de retomber dans les travers autoritaires qu’il prétend combattre.

Quand le président ukrainien Petro Porochenko a décidé, le 16 mai 2017, d’interdire en Ukraine l’accès au réseau social russe « Vkontakte », l’annonce s’est faite sur sa page officielle… sur Vkontakte.

« La guerre hybride appelle à des mesures adéquates. C’est pourquoi, dans un but de contre-propagande, mon équipe avait ouvert des pages sur plusieurs réseaux sociaux russes », déclare le communiqué. « Mais les cyberattaques massives de la Russie à travers le monde (…) nous montrent qu’il est temps d’agir différemment, et de manière plus résolue. »

Le message se terminait par un appel à tous les Ukrainiens à « quitter immédiatement les serveurs russes pour des raisons de sécurité. »

Outre Vkontakte, d’autres géants du net russe, dont le réseau social Odnoklassniki, le moteur de recherche russe Yandex, ou encore de la messagerie Mail.ru sont visés par l’oukase du président ukrainien (voir épisode 3, RuNet cet Internet devenu outil d’influence du Kremlin). Un mouvement d’une ampleur exceptionnelle, qui revient ni plus ni moins à éliminer les services numériques les plus populaires du pays, loin devant leurs équivalents occidentaux (Facebook, Google, Gmail). D’après une étude datant de 2016, 70 % des internautes ukrainiens étaient utilisateurs de Vkontakte, contre seulement 42 % pour Facebook.

Laure des Grottes de Kiev, 2010 / CC. Kamicatzen

Les autorités ukrainiennes justifient l’interdiction des réseaux sociaux russes par la présence de «  contenus anti-ukrainiens », comme des pages soutenant les séparatistes du Donbass ou l’annexion de la Crimée. Ils s’inquiètent également de voir les données personnelles et conversations des utilisateurs ukrainiens de VKontakte, Yandex, ou encore Mail.ru se retrouver à la merci des services de renseignement russes.

Une inquiétude pas forcément dénuée de fondements : en 2014, c’est après avoir refusé de transmettre au FSB — service secret russe — des données sur des groupes pro-Maïdan que le créateur et patron du réseau social VKontakte, Pavel Durov, s’est vu évincé et contraint à l’exil. Depuis, c’est l’ensemble des grands groupes numériques russes qui pourrait être exploité par les services russes, pense Victor Zhora, le directeur d’une société de cybersécurité ukrainienne : « Si vous utilisez une boîte mail Yandex, basée en Russie, vos données sont ouvertes aux services de renseignement russe. Ce n’est pas un mystère. »

Bienvenue au « Super Club »

Emblématique, l’interdiction de VKontakte a divisé la société ukrainienne et cristallisé le débat sur les mesures à prendre pour repousser la « menace hybride ». Si la mesure était, à son entrée en vigueur, soutenue par une majorité de la population, l’enthousiasme est depuis largement retombé : un mois plus tard, 60 % des Ukrainiens se déclaraient opposés à l’interdiction. C’est qu’en s’attaquant à des services comme Vkontakte ou Yandex, le décret a affecté la vie quotidienne des Ukrainiens de manière inédite. Il inquiète aussi les défenseurs de la liberté d’expression, pas forcément convaincus par l’explication officielle.

« La propagande…  » débute Sergueï Yariguine, le président du Parti Pirate ukrainien, « bien sûr, on peut trouver des informations sur les séparatistes sur ces sites russes, mais sur Twitter ou Facebook également. » Ce à quoi les défenseurs de la décision opposent que, contrairement à Vkontakte, les réseaux sociaux américains disposent de mécanismes permettant de bloquer les contenus illégaux — omettant de rappeler que cette catégorisation n’inclut pas le séparatisme prorusse.

Léopol, Ukraine, 2014 / CC. Juanedc

Sur Facebook, la rédactrice en chef du journal en ligne ukrainien « Oukraïnskaïa Pravda » a listé avec amertume les membres du « super club » des pays interdisant des réseaux sociaux : « Russie, Birmanie, Vietnam, Tunisie, Syrie, Iran, Arabie saoudite, Éthiopie, Chine, Corée du Nord ». Et maintenant, l’Ukraine.

Hors d’Ukraine, la décision a été vertement critiquée par Human Rights Watch et le Conseil de l’Europe, le second dénonçant une violation de la liberté des médias ainsi que du principe de proportionnalité.

Trois mois après l’entrée en vigueur du décret, il est encore difficile d’évaluer l’efficacité de la mesure. Le site d’analyse de trafic web SimilarWeb notait fin juillet une baisse de 54 % de la fréquentation de Vkontakte en Ukraine : d’après le site, les Ukrainiens représentaient 18 % des utilisateurs de la plateforme fin janvier, contre 7 % aujourd’hui. Problème : ces statistiques ne prennent pas en compte les Ukrainiens contournant l’interdiction en utilisant des VPN.

Or, et à en croire un classement des applications les plus téléchargées en Ukraine, la popularité des VPN a explosé dans le pays depuis l’interdiction des sites réseaux, tandis que des applications dédiées spécialement à accéder à Vkontakte depuis l’Ukraine ont vu le jour. Dès l’annonce de l’interdiction du réseau social, Alan Matviienko, un développeur vivant dans la ville ukrainienne de Dniepro, s’est lancé dans la création d’une de ces applications. « VPN Browser for Vkontakte » est aujourd’hui téléchargé près de 3 000 fois par jour, affirme-t-il, avec un nombre total de téléchargements entre 100 000 et 500 000 (d’après les chiffres officiels du Play Store).

Ceci expliquerait que, malgré une popularité en baisse, le réseau social russe se maintienne pour l’instant dans le top 10 des sites les plus visités en Ukraine. Le patron du SBU, le service secret ukrainien, a lui accusé la Russie de diffuser des informations sur les méthodes du contournement du blocage, et promis de « combler les trous ».

Donetsk, barricades dans le centre de la zone d’affrontement, 2014 / CC. dasjo

Si la mesure fait débat, l’opposition est restée timide, limitée aux messages sur les réseaux sociaux et aux tribunes dans les journaux ukrainiens : rien de semblable à la vague d’attaques DDoS que des cyberactivistes ukrainiens avaient fait pleuvoir sur les sites de leur gouvernement lorsque, en 2012, ce dernier avait annoncé la fermeture du site de « file sharing » le plus populaire du pays.

« Pour nos soldats sur le front, qu’est-ce qui est le plus important : la liberté sur Internet, ou leurs vies ? »

C’est que nombre d’Ukrainiens considèrent que l’interdiction des sites russes trouve sa justification dans le contexte actuel, tant le conflit du Donbass s’est doublé depuis ses premiers jours d’une impitoyable guerre de l’information.

Même certains critiques de l’interdiction de VKontakte se prennent ainsi à lui reconnaître une utilité. « Beaucoup de mes collègues parlent de la nécessité d’interdire ces médias par l’éducation et non par des moyens techniques », affirme Victor Zhora. « Néanmoins, je comprends la décision du président. Ceux qui veulent utiliser ces sites peuvent avoir recours à un VPN ou à TOR, mais si on parvient à réduire le nombre de personnes qui utilisent ces services russes, c’est déjà une victoire. »

Soldat ukrainien, Donbass, 2014 / CC. Wiki

La méthode a certes posé problème. Dans le monde politique, nombreux sont ceux à avoir été pris de court par la soudaineté du décret. « Je l’ai appris par la presse, comme tout le monde », grince le député d’opposition Oleksandr Dantchenko, qui préside pourtant la commission des communications et de l’information du parlement ukrainien. Mais s’il dit s’opposer à l’interdiction des réseaux sociaux russes « en tant que politicien » et critique une «  violation de la liberté d’expression des Ukrainiens », il reconnaît l’approuver « en tant que citoyen » : « Pour nos soldats sur le front, qu’est-ce qui est le plus important : la liberté sur Internet, ou leurs vies ? »

Consensus martial

Kiev n’en est pas à son coup d’essai en matière de mesures controversées. En juin 2016, plusieurs officiels Ukrainiens, dont le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov, avaient acclamé la publication par l’ONG Mirotvorets des données personnelles de plus de 4 508 journalistes ayant travaillé en territoire séparatiste. L’indignation de la communauté internationale avait été d’autant plus grande que Mirotvorets, organisation fondée en 2014, est soupçonnée d’entretenir des liens étroits avec les autorités ukrainiennes. L’organisation fait, depuis le mois de juillet 2017, l’objet d’une enquête de la Police Nationale, sans conséquence pour l’instant.

Policier ukrainien durant l’Euromaidan, 2013 / CC. Ivan Bandura

Mirotvorets serait même un « projet du SBU », affirment des journalistes et des cyberactivistes, comme Andrii Petioukh, engagé depuis le début du conflit dans les « Cyber Forces », organisation de hackers patriotes volontaires. Mais bien qu’il dénonce l’interdiction des réseaux sociaux russes en Ukraine, il défend Mirotvorets, qu’il compare à la publication des noms d’anciens agents du KGB dans la Pologne postsoviétique : « c’est notre épuration ». Un distinguo qui illustre l’ambivalence qui règne au sein de la société ukrainienne.

« L’Etat a procédé d’une manière très dangereuse »

Rares sont aujourd’hui les voix qui s’opposent radicalement à ce consensus martial. Sergueï Yariguine, président du Parti Pirate ukrainien, tire lui la sonnette d’alarme. « L’État a procédé d’une manière très dangereuse », affirme-t-il, déplorant qu’une restriction si conséquente ait été mise en place par simple décret, et en l’absence de débat démocratique. «  Les autorités auraient dû procéder par voie de justice, au cas par cas, au moins cela aurait été en accord avec notre Constitution. On ne protège pas la démocratie avec des méthodes non démocratiques. »

Dans un contexte où plusieurs observateurs s’inquiètent d’une dérive autoritaire en Ukraine, Yariguine et d’autres activistes ukrainiens craignent que le blocage de sites Internet ne devienne dans un futur proche une pratique habituelle de l’état ukrainien.

De fait, quelques semaines après l’entrée en vigueur de cette interdiction, trois députés de la coalition gouvernementale ont introduit un projet de loi «  Sur la lutte contre les menaces à la sécurité nationale dans la sphère informationnelle, » dont le contenu a horrifié les défenseurs des droits de l’homme : sous prétexte de lutter contre le « terrorisme technologique, » la loi donnerait au SBU le droit de bloquer temporairement l’accès à n’importe quel site internet, sans décision d’une cour de justice.

un projet qui s’inspirerait des «  pratiques de pays telles que la Corée du Nord, l’Iran ou la Russie. »

Dans un communiqué, la Ukrainian Internet Association a dénoncé ce projet de loi qui, dit-elle, s’inspire des « meilleures pratiques de pays telles que la Corée du Nord, l’Iran ou la Russie, et ignore l’expérience des pays démocratiques. »

La comparaison, peu flatteuse, ne semble pourtant pas faire peur à certains officiels ukrainiens : fin août, le patron de la Cyber Police se disait ainsi « envieux » de la rapidité avec laquelle la Russie avait interdit les VPN, se prononçant lui-même pour une interdiction « partielle » de ces services qui permettent de contourner le blocage des réseaux sociaux russes.

Dans un discours au Parlement, début septembre, le président ukrainien s’est félicité de l’interdiction des services numériques russes, et promis de continuer la mise en place de mesures pour réduire la « présence » de sites russes en Ukraine. Ce n’est que logique, et ne fait qu’étendre au cyberespace une volonté de séparation avec la Russie déjà à l’oeuvre dans les domaines économique, linguistique et culturel. La crainte est que, par les méthodes employées, ce désir de rupture avec la Russie n’entre en conflit avec la volonté de la société ukrainienne de mettre fin à des pratiques autoritaires aux accents tout soviétiques. Ce sont ces mêmes pratiques qui, à l’hiver 2014, avaient poussé des centaines de milliers d’Ukrainiens à manifester sur la place du Maïdan.

 

Musée national de la Seconde Guerre mondiale, Kiev, 2015 / CC. Bert Kaufmann

 

 

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