Susan J. Fowler est une ancienne ingénieure d'Uber, elle a depuis quitté l'entreprise dont elle a récemment mis en lumière les pratiques scandaleuses en matière de sexisme, de management et de ressources humaines. Un bilan sombre que le CEO, Travis Kalanick, ne dément pas mais prétend méconnaître.

Le témoignage de la jeune ingénieure Susan J. Fowler publié ce dimanche sur son blog personnel a alarmé la Silicon Valley. Cette ancienne employée d’Uber a souhaité exprimer dans un long billet les péripéties qui ont suivi son travail dans les hautes sphères du géant de la mise en relation de chauffeurs et de particuliers. Entre sexisme délibéré et management hasardeux, Fowler dénonce une machinerie managériale inconséquente, mettant en danger ses employées — souvent à la limite de la légalité.

Bien entendu, le format du témoignage nécessite de prendre un recul critique :  aucune des allégations de Mme Fowler n’a pu être confirmée par une enquête indépendante pour l’instant. Toutefois, la précision de son histoire ainsi que la réalité de son emploi chez Uber, tout comme le travail qu’elle y a accompli n’est pas remis en question. Par ailleurs, alertés, de nombreux investisseurs et le CEO d’Uber ont déjà pris la situation très au sérieux en reprenant les affirmations de la jeune ingénieure.

Entre sexisme délibéré et management hasardeux, la jeune Fowler dénonce une machinerie managériale inconséquente

C’est en novembre 2015, que l’auteure du billet rejoint Uber. Elle confie au fil des lignes que cet emploi compte pour elle : elle espère y développer le propos de ses propres théories pratiques, mais également étayer son dossier pour Stanford, université à laquelle la jeune Susan candidate grâce à un partenariat conclu avec Uber.

Mais dès le premier jour de son emploi, l’ingénieure va être confronté aux problèmes qui suivront le reste de son séjour dans les quartiers généraux de la startup.

Alors qu’elle rejoint sa première équipe, l’ingénieure est rapidement abordée par son manager qui lui fait savoir très prosaïquement que son couple libre bât de l’aile puisque sa femme trouve de nombreux conjoints, mais que lui reste seul. En quelques messages adressés à cette jeune recrue sur sa messagerie personnelle, le manager lui propose simplement d’avoir une relation sexuelle avec lui.

L’étrange zèle de ce manager ne sera pas le fait d’une première et seule journée, et au fur et à mesure que la jeune Fowler tente de s’engager dans les rouages de l’entreprise Uber, elle découvre une société rongée par une compétition malsaine, profondément sexiste et dans laquelle l’intimidation est un recours naturel.

Sexisme, intimidation et mensonges

Après les conversations très engageante de son manager, l’ingénieure envoie aux responsables des ressources humaines une capture d’écran de cette conversation. La réponse de ses supérieurs ne tarde pas : rapidement, les ressources humaines l’informent que son manager étant un employé de grande efficacité, il ne serait pas possible de s’en prendre à lui considérant par ailleurs, que c’est là le premier reproche qu’une femme lui fait concernant son comportement.

Toutefois, le temps passé dans l’entreprise se prolongeant, la jeune ingénieure s’aperçoit progressivement qu’elle n’est ni la première victime de cet homme, ni la dernière. Ses supérieurs, comme les ressources humaines, avaient indéniablement menti sur l’homme en question ainsi que ses multiples comportements indésirables et sexistes. Alors même que la jeune Fowler commence à comprendre dans quel environnement de travail elle s’est engagée à prouver ses compétences, les dérapages sexistes se multiplient et deviennent le fait d’un nombre croissant d’hommes dans l’entreprise.

On découvre ainsi que ces derniers obtiennent le plus souvent le soutien de leur hiérarchie, ou au moins, l’indifférence totale des ressources humaines. Le sexisme assumé de l’entreprise va jusqu’à une improbable affaire de vestes en cuir achetées par Uber pour ses équipes afin de les souder mais dont aucun modèle féminin ne sera livré. Compte tenu du peu de femmes travaillant pour Uber, la société a préféré ne pas commander pour ses employées le dernier gadget d’intégration inventé par les RH.

En-dehors de la critique du sexisme ambiant d’Uber, la jeune ingénieure met également en lumière une situation managériale qui semble chaotique et qui ne laisse guère le temps et la sérénité aux employés d’exercer correctement leur travail. Heureusement pour elle, Mme Fowler adore son travail et semble exceller à résoudre les problèmes qui lui sont posés. Toutefois, derrière sa satisfaction de façade, se dissimule une grande rancœur à l’égard de sa hiérarchie qui l’a mise en danger.

La veste de trop

Elle quitte finalement Uber après une étrange et visiblement illégitime remise en question de son efficacité. Alors qu’elle reçoit des compliments lors d’une inspection de son travail, sa note est ultérieurement baissée pour des raisons jamais éclaircies.

Il s’agirait à l’évidence, d’après elle, d’un retour de bâton de certains de ses collègues masculins qui considèrent ses plaintes à leur encontre comme dérangeantes et le fait d’une faiseuse de troubles. Comme le précise l’ingénieure, il lui sera avoué la chose suivante : « Les problèmes de performance [notations] ne sont pas toujours liés à votre travail, mais peuvent, parfois, être liés aux choses extérieures du travail ou votre vie personnelle.   »

Cette attaque manifeste à son encontre a de lourdes conséquences sur son admission parallèle à Stanford. De fait, menacée pour son avenir, la jeune femme continue de travailler auprès des mêmes personnes qui auraient eu des comportements hors propos et agressifs.

Néanmoins, l’ingénieure continue aussi d’observer le cauchemar qui l’entoure : à son arrivée chez Uber, il y avait 25 % de femmes employées en tant qu’ingénieures, à son départ, il n’en reste que 3 %.

à son arrivée, il y avait 25 % de femmes employées en tant qu’ingénieures, à son départ, il n’en reste que 3 %

Après l’affaire des vestes en cuir, Mme Fowler contacte une dernière fois les ressources humaines pour tenter à nouveau d’alerter sur l’étendue d’un problème qui se remarque même à l’échelle de telles actions. Mais pour ses supérieurs, c’est l’alerte de trop. Son supérieur direct la convoque peu après, lui expliquant qu’elle n’a pas le droit de dénoncer son manager aux RH. Sûre de ses droits, l’ingénieure lui rappelle que ce qui lui est demandé est illégal et ne peux être un motif de renvoi, comme le prétend son supérieur. Ce dernier ne voudra rien entendre.

Avant son départ, la jeune femme prévient une dernière fois les ressources humaines ainsi que le CTO de l’état déplorable de son environnement professionnel. Sans réactions décisives de leur part, Susan Fowler quitte Uber une semaine après cet échange, déçue.

Y a-t-il un pilote dans le VTC ?

Après le bruit qu’a fait le témoignage de cette jeune femme, qui décrit ce que vivent de nombreuses ingénieures sous le soleil californien, de nombreuses personnalités proches d’Uber ont pris la parole.

En premier lieu, Travis Kalanick, le CEO de la société qui a pris le temps sur Twitter d’expliquer avoir lu le témoignage de son ancienne employée et a insisté sur l’ouverture d’une enquête dans les prochains jours. Il ajoute : « Ce que [Susan Fowler] décrit est aberrant et va à l’encontre de tout ce en quoi Uber croit. C’est la première fois que cela est porté à mon attention, donc j’ai demandé à Liane Hornsey, notre nouvelle responsable des ressources humaines, de conduire une enquête d’urgence sur ces allégations. Nous cherchons à faire d’Uber un environnement professionnel juste et il ne peut y avoir aucune place pour ce type de comportements chez Uber — et n’importe qui se comportant de cette manière ou estimant que c’est normal sera viré.   »

Travis Kalanick. Crédit photo Dan Taylor/Heisenberg Media.

Le CEO, qui n’a donc pas été consulté par ses RH et son CTO lors des différentes affaires qui ont entaché la courte carrière de Mme Fowler, ne découvre pourtant pas tout à fait un problème. Si nous n’avions jamais eu de témoignages aussi importants que celui de cette ancienne employée, le sexisme d’Uber n’est guère nouveau. En 2014, un vice-président de la société harcelait et calomniait une journaliste, Sarah Lacy du Pando Daily. Le CEO avait estimé que ce comportement mettait en évidence, déjà, « un manque de responsabilité, d’humanité et un manquement à nos valeurs et idéaux.  »

Les investisseurs de la startup ont de leur côté également réclamé des explications et des changements rapides dans la société. Comme Chris Sacca, un investisseur historique qui confiait hier sur Twitter sa propre impuissance. Arianna Huffington, membre du board d’Uber, a également condamné les comportements dénoncés par Fowler, et espère conduire avec Liane Hornsey, la nouvelle responsable des RH, une juste enquête.

Toutefois, malgré ces réactions bienvenues, de nombreux employés se demandent encore : il y a-t-il un pilote dans l’avion Uber ? Comment le CTO, alerté par Fowler, a-t-il pu oublier d’en parler au CEO ? La surprise est-elle réelle du côté de la direction ? Si Kalanick ne ment pas sur son étonnement, ce n’est peut être guère plus rassurant pour ses employés qui découvrent un directeur général manifestement isolé et sourd aux appels de ses équipes.

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