Benoît Hamon était en décembre 2016 l'invité de l'Emission Politique de France 2. L'occasion pour lui de montrer ses forces et ses faiblesses mais surtout d'engager un débat de fond sur le travail. Mêlant réflexion philosophique et sociale, Hamon fait le portrait d'un monde libéré du travail, mais juste. Une idée d'avenir ?

Nous sommes en mars 2016 lorsque nous interrogeons Benoît Hamon sur la Loi Travail. Avant la débâcle et le 49.3, le débat semble encore possible et Numerama souhaitait alors donner la parole à celui qui tentait d’accompagner par la loi un droit à la déconnexion sérieux et réaliste.

Le député de Trappes et ancien Ministre de l’Éducation est alors connu pour être souvent du côté des frondeurs et porte dès le printemps un discours très critique envers la Loi Travail. Une loi qui ne tardera pas à enfoncer les derniers clous sur le cercueil politique de François Hollande.

Aujourd’hui, Benoît Hamon revient dans la lumière à l’occasion de la primaire de la Belle Alliance Populaire. Jeune, plutôt discret et finalement peu habitué aux rouages médiatiques, le candidat s’offre une visibilité inédite. L’aboutissement de cette mise en lumière était son passage dans L’Émission Politique. Le programme du service public fait figure de référence pour la présidentielle et est suivi par deux millions de spectateurs en moyenne.

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Et malgré les débats qui ont fini de dénouer les enjeux des primaires, L’Émission Politique est un bon test pour chacun des candidats, notamment pour les moins en vue. Souvenons-nous que l’émission dédiée à Bruno Le Maire avait enregistré un des pires scores du programme depuis son lancement, l’histoire scellera son destin dès le premier tour du scrutin de la primaire de la droite malgré l’enthousiasme médiatique qui avait pu accompagner sa campagne.

le Fillon de la gauche, discret, sérieux et finalement gagnant

En bref, l’exercice du petit écran impose aux candidats les plus discrets un exercice de fond, de forme et d’endurance qui peut les faire retourner à l’anonymat ou au contraire, leur dresser un destin présidentiable. Or celui que les médias imaginent déjà être le Fillon de la gauche, discret, sérieux et finalement gagnant, avait là tout son jeu à dévoiler. Benoît Hamon était forcé de foncer tête baissée au risque de disparaître dans la multitude des candidatures de l’aile gauche du Parti Socialiste.

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M. Hamon va-t-il finalement être écrasé par le volubile Montebourg qui se voit déjà comme unique recours face à la gauche légitimiste prête à suivre Manuel Valls ? La partie est loin d’être finie.

Ce qui surprend d’un point de vue strictement politique dans la démarche de Benoît Hamon, c’est de voir qu’il est loin de se laisser reléguer à un rôle de frondeur comme Arnaud Montebourg, il tente au contraire de rassembler sur le fond. Et en cela, sa prestation de jeudi soir a marqué une différence fondamentale avec celui que les sondages voient déjà affronter Manuel Valls au second tour. Or la gauche hamoniste, loin d’être montebourgeoise ou mélenchoniste, est apparue hier comme revivifiée, modernisée et finalement robuste.

Le retour du bon rocardien

Benoît Hamon a quelque chose de rocardien qui lui colle à la peau et sert son jeu. Le parler vrai est là, l’attention portée à la pédagogie et au fond aussi, ainsi que la modernité toujours assumée dans l’établissement d’une politique critique. Si Manuel Valls s’attache lui aussi à prétendre à l’héritage rocardien, c’est en réalité chez Hamon que l’on en retrouve les fondamentaux du PSU, le Parti Socialiste Unifié des années 1960.

Le monde du travail de demain nécessitera un changement de modèle

Tout fut dit lorsque le candidat, interrogé sur le travail n’a pas manqué d’asséner que le monde du travail sera dès demain celui d’un affrontement avec la technologie qui nécessitera des choix forts et un changement de modèle. Et c’est alors que M. Hamon déterre une position qui a longtemps été chère à M. Rocard, et à nos colonnes : la taxation des robots.

Nous sommes en 1960 lorsque des groupes antagonistes, qui vont du maoïsme, au réformisme en passant par le trotskisme se retrouvent sous l’étiquette du Parti Socialiste Unifié. Une émanation plurielle qui tente d’insérer entre le PCF et la SFIO déliquescente une alternative à la fois politique et culturelle à une gauche marxiste prise d’un côté dans les procès de l’URSS, et de l’autre dans ceux de l’ignominie algérienne. Pour le dire brièvement, l’expérience du PSU, aussi folle qu’inédite, n’aura finalement duré qu’une vingtaine d’années. Le congrès d’Epinay et l’émergence du leadership de François Mitterand mettra fin à l’expérience hétéroclite et fascinante du petit parti.

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Mais le parti est le début d’une longue bataille culturelle. Les rocardiens y débutent leur premier combat. Dans les réunions étourdissantes et groupusculaires, leur première existence politique et intellectuelle se construit. Et celle-ci mènera, il serait difficile de le nier, à une révolution intellectuelle pour la gauche française.

les robots sont l’avenir et nos emplois seront demain, les leurs

L’héritage de ces débats reste considérable, que ce soit sur la question de la lutte contre la colonisation, de Mai 68 et plus largement sur la vision d’une société libérée, émancipée et échappant à la tutelle du capital et de l’État. Avec l’autogestion comme pilier de la révolution sociale, le PSU a donné une interprétation nouvelle, radicale et imaginative du marxisme qui s’enfonce alors dans le dogme au PCF. Dans cette ébullition intellectuelle, un certain Michel Rocard remporte une victoire décisive dans le corpus commun de sa clique de gauchistes de tous bords : les robots sont l’avenir et nos emplois seront les leurs demain. De fait, en tant que travailleur, ils doivent contribuer à la redistribution des richesses.

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Combien de fois le PSU et ses idéaux ont été moqués par la suite ? Entre les défaites aux élections et puis le ralliement à Mitterrand, cet héritage aurait pu disparaître. Mais la force des idées ne réside pas dans leur capacité à remporter des victoires — mais à durer.

Et nous sommes en  2015, lorsque Michel Rocard, dans les derniers combats de sa vie revient sur ce sujet avec Politis. Il dit alors sur la robotisation, qu’elle conduit à un nouveau temps de travail : « La réduction du temps de travail va dans le sens de l’histoire. Georges Friedmann, immense sociologue français du travail, emploie dans sa préface à la réédition de 1962 du Travail en miettes l’expression « la fin du travail ». La philosophe Hannah Arendt écrit elle aussi dans les années 1960 : « Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. » Jeremy Rifkin le dit lui aussi.  »

Inventer une société où l’accomplissement n’est pas dans le travail

Il s’agit alors d’une seule et même question : quel est l’avenir de l’homme dans une société où son travail est effectué par des robots ? Est-ce là la ruine morale que décrivait Hegel ou bien une opportunité ? Pour Rocard et ses héritiers, c’est une occasion de libérer chacun du travail et d’inventer une société où l’accomplissement est ailleurs.

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Taxer les robots va dans le même sens que la réduction du temps de travail. Une réduction que le vrai rocardien ne veut pas voir appliquée du sommet de l’État mais toujours dans la concertation, dans l’accompagnement d’une production vers un autre rythme.

Encore une idée reprise par Hamon ce jeudi qui a mis au clair sa position sur les 32 heures, dont on dit qu’elle est dans son corpus idéologique pour 2017. L’ancien ministre ne renie pas l’objectif mais évacue l’idée d’un mouvement administré par l’État vers la réduction du temps de travail.

Enfin, travailler moins, c’est laisser les robots faire le travail. Et dès lors, pour la survie d’un état providence et d’une redistribution égalitaire, ces derniers doivent payer. Il faut donc que les gains de productivité des robots (ou des algorithmes) mènent à une augmentation de l’imposition des entreprises qui profitent de l’aubaine de la robotisation.

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Et derrière le discours social et réformiste sur le travail, il y a bien sûr l’idée d’une autre société. Michel Rocard, toujours dans Politis, concluait sur la réduction du temps de travail sur une anecdote comme il en avait le secret. Il raconte la crise de la sidérurgie de 1967, et évoque des employés qui avaient été contraints de réduire leur temps de travail à 30 heures : « Qu’étaient-ils devenus, ces sidérurgistes ? L’un s’était fait spécialiste des sentiers de grande randonnée. Un autre s’était découvert la vocation de conserver le patrimoine local. Deux ou trois s’étaient mis à la musique et animaient des bals populaires… Tous disaient qu’ils passaient plus de temps à faire ce qu’ils aimaient, à être avec leurs enfants. Bref, qu’ils étaient plus heureux.  »

Une gauche moderne et sociale ?

Mais là n’est pas seulement le débat de fond porté par le candidat Hamon. Il va plus loin. Le numérique et la technologies pourraient être les causes futures d’un chômage de masse. Et dans une telle société où la croissance est un mythe oublié et le travail un ordre sapé, il faut de nouvelles protections, un autre rapport à l’argent et à la vie. Cela commence pour Benoît Hamon par une application scrupuleuse du revenu universel qu’il chiffre à 530 € par personne. Soit plus que le RSA pour chacun.

Un revenu minimum pour accompagner une société où la croissance comme le travail sont amenés à se réduire, explique le candidat. Le constant semble crépusculaire : on parle alors d’une société qui comportera un jour peut être plus de chômeurs (ce terme est à débattre de fait) que de personnes avec une activité professionnelle.

Faudrait-il alors le vivre comme un drame ou ouvrir l’opportunité à chacun de vivre décemment ? En profitant du progrès technique pour alimenter la redistribution, il pourrait être possible de laisser les individus choisir une activité qui sera peut être moins rentable, mais qui enrichira chacun d’une autre manière.

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La marotte des années 1960 est-elle périmée ou plus que jamais d’actualité ? La question reste posée aux sympathisants de gauche et aux Français. Les débats sont loin d’être finis mais l’hypothèse sociale de Benoît Hamon est suffisamment étayée pour exiger de ses contradicteurs une réponse à la hauteur de celle-ci : pour l’instant, le candidat Fillon est dans la négation totale de ces phénomènes en proposant d’augmenter le temps de travail à 39 heures.

Enfin, et c’est important qu’en est-il de l’incarnation Hamon de ces idées ? Les démonstrations du candidat sont rapides et logiques. Au fur et à mesure de l’émission il gagne en assurance. Il y a bien des hésitations, un agacement certain à se prêter à un exercice qui, on le sent, ne lui plaît guère… Mais qu’importe après tout que le candidat à la primaire gagne ou perde : ce jeudi soir, des millions de Françaises et de Français ont entendu parler de travail sous un autre prisme que le toujours plus dans un monde où seuls les robots en feront effectivement toujours plus.

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