9 mars : voilà une date qui devait retenir notre attention. Nos radars à tendance web nous indiquaient que la manifestation contre la Loi Travail du gouvernement allait avoir un ton nouveau, portée par des YouTubeurs.

Après notre intérêt pour la belle performance buzzesque de la pétition contre la Loi Travail, puis l’emballement pour le collectif de figures des réseaux sociaux avec #OnVautMieuxQueCa, il fallait voir à quel point le web pouvait rencontrer la rue, à quel point l’engagement numérique pouvait se transformer en engagement concret. 

Le rendez-vous, le 9 mars, était déjà un des sujet de l’affrontement entre deux nouvelles polarités du mouvement social. La date du 9 était une date forte pour les cheminots de la CGT, pour la présentation de la loi et… pour le collectif #OnVautMieuxQueCa qui a lancé son « Mouvement du 9 mars ». Difficile alors de se plier aux calendriers des organisations syndicales pour ce mouvement qui se définit comme citoyen et indépendant. Alex, membre du collectif, nous a confirmé que le collectif avait bien pris part aux négociations pour l’organisation de la manifestation. Face à une inter-syndicale qui s’enlisait, c’est bien ce collectif d’un genre nouveau qui a poussé chacun, enfin, à se mettre d’accord.

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Le stand #OnVautMieuxQueCa s’installe

Résultat : la CGT Ile-de-France, l’UNEF et des organisations de jeunesse se joignent à eux. Un parcours fort classique est déposé : ce sera de République — Nation. C’est ce parcours que nous avons suivi, à la recherche des têtes nouvelles de ce naissant mouvement, que certains décrivent déjà, peut-être trop rapidement, comme un deuxième round du CPE.

Sans surprise, c’est William Martinet, le président de l’UNEF qui réunit la presse autour de lui. Il faut dire que l’organisation syndicale étudiante retrouve de sa splendeur quand les organisations professionnelles semblent encore s’écharper sur les dates et les modus operandi. À l’exemple de la CFDT et la CGT qui ont fait de leur deux oppositions à la Loi Travail un marqueur de différenciation de méthode. D’un côté la CGT qui manifeste au MEDEF et qui rejoint plus facilement les organisations de jeunesse sur les demandes de retrait de la loi. De l’autre, la CFDT qui se fait plus prudente, avec l’aide de l’UNSA et de la FAGE (syndicat étudiant associatif). Stigmate 2.0 mais ô combien révélateur de cette différence de ligne, à la CFDT on utilise : #FautQueCaBouge plutôt que #OnVautMieuxQueCa :

Des débats comme le mouvement social en a l’habitude en somme, mais percutés, cette fois, par une jeunesse radicale mieux informée et plus réactive. Car à l’UNEF aussi, on sait que le millieu étudiant a changé et cette mobilisation en est le premier marqueur. Le vice-président de l’organisation, Martin Bontemps le confie lui-même. La génération présente dans la rue hier a attendu plusieurs années, depuis les soubresauts de l’affaire Léonarda, pour exprimer quelque chose de plus général que le rejet de la Loi Travail : « enfin une manifestation radicale contre un gouvernement qui a tenté d’étouffer la radicalité ».

Il note aussi que le travail de son organisation change progressivement depuis l’implication forte des réseaux citoyens nés du web, décrivant un milieu étudiant plus informé, plus connecté. Le travail de pédagogie de l’organisation a été moins important que celui de la mise en mobilisation.

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Samya Mokthar, présidente de l’Union Nationale Lycéenne (UNL)

Même constat chez les lycéens : ces derniers n’ont encore jamais voté mais sont déjà très impliqués, et principalement grâce aux réseaux sociaux et plateformes de vidéo mais aussi grâce à la presse en ligne et aux blogs. Leur mode de consommation de l’information est central dans leur engagement, parfois aussi rapide qu’un snapchat. Une lycéenne nous dira dans le cortège : « J‘ai vu un snapchat d’une copine à Ravel qui bloquait son lycée, on a voulu faire pareil et venir en manif’ après  ».

Les informations remontent sur les réseaux sociaux et si le Ministère n’a compté qu’à midi les lycées bloqués (90 d’après ses chiffres), Samya Mokhtar, présidente de l’UNL, syndicat lycéen,  sait en quelques secondes où ses forces sont présentes. Twitter encore, créait une bulle d’échanges d’informations rapide et facile pour les manifestants. On y apprend les déroulés des blocus, mais aussi les interventions de la police, les violences des casseurs : l’essentiel pour tenir une mobilisation et y impliquer les jeunes.

Si les organisations de jeunesse sont ultra-connectées et en jouent, c’est finalement assez récent pour elles. Sûrement moins pour le collectif citoyen #OnVautMieuxQueCa. Il faut le dire : ils sont nettement plus âgés. Ces fameux hyper-actifs du web, qui ont tant influencé l’engouement autour de l’opposition à la Loi Travail, n’auraient peut-être pas eu le même écho sans les corps intermédiaires installés, ils le savent eux-même. Mais ils sont là, à la manifestation, prouvant qu’il ne s’agit pas que d’un sujet internetocentré.

Est-ce vraiment nouveau pour eux ? Non, nous répondra Ludo d’Osons Causer, qui confie avoir déjà été là, dans le mouvement social, depuis le 22 avril 2002. Comme ces camarades de l’UNEF finalement. Pourtant, sa destinée est différente : cet étudiant en sciences sociales ne s’inscrit ni dans un parti politique, ni dans un syndicat. Il est une figure d’une nouvelle radicalité libre.

Il n’a aucun scrupule à utiliser YouTube pour diffuser un message qu’il définit lui même comme politique. Le déclic pour lui, c’est d’avoir vu la puissance néfaste d’un gourou d’extrême droite comme Alain Soral, très à l’aise pour manipuler et endoctriner les jeunes sur fond d’antisémitisme et de conspiration, sur la plateforme d’hébergement vidéo. Il commencera donc, dans un objectif de contre-discours, avec trois camarades, une chaîne qui a pris de l’ampleur jusqu’à la vidéo #OnVautMieuxQueCa avec ses confrères de lutte.

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Ludo, d’Osons Causer

Soral est un nom qui revient d’ailleurs souvent aux lèvres à République : un ado nous parle lui aussi de sa consommation d’informations sur YouTube. Il affirme, un peu agacé, que la plateforme vidéo laisse le pire et le meilleur être dit. Il s’interroge à haute voix sur les répercussions d’une information si libre qu’elle est capable de véhiculer n’importe quoi avec une facilité déconcertante. Accompagné aujourd’hui d’un copain, ils regrettent tout de même que leur troisième meilleur ami ne soit pas venu : «  il est tombé dans Soral ». Lapidaire, la phrase résume assez bien cette nouvelle forme de radicalisation qui, si elle est libre, peut amener à sombrer plus facilement dans des systèmes de pensée inquiétants.

Hugo Décrypte, YouTubeur en marge du collectif, qui ne souhaite pas prendre part à l’opposition contre la loi est là lui pour observer. Il nous dira lui même avoir assisté à un événement « exaltant ». Pour lui comme pour d’autres actifs du web, la grève marque un point dans la transformation de l’information et de la mobilisation. Lui qui n’a vécu que de très loin le CPE, se permet de comparer les deux premières journées des manifestations, comme le feront plus tard dans la soirée les responsables des organisations syndicales.

La génération CPE, elle, veut y croire. Et elle était présente hier : aujourd’hui trentenaires, peu ont quitté les bancs du mouvement social et les leaders d’hier regardent avec attendrissement ceux d’aujourd’hui. Ces leaders nouveaux, héritiers des structures des organisations et de la force de frappe d’une société connectée, ont peut-être en main l’arme de la prochaine présidentielle.

Nous ne serons pas ceux qui tireront des conclusions sur les chiffres, qu’ils viennent de la police ou des syndicats, mais il est difficile de faire croire à quiconque que la manifestation était un échec. Elle n’était peut être pas le coup de vif et l’ouverture si nécessaire du mouvement social à un plus grand nombre : pas encore, diront les optimistes. Mais elle était assurément la première pierre visible d’une nouvelle radicalité dans le mouvement social, jeune, libre et connectée, qui a su prouver que les enfants du web pouvaient aussi prendre la rue.

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