Apple doit affronter ce mois-ci aux Etats-Unis une class action contre la politique de DRM imposée en son temps par Steve Jobs à Apple. La firme de Cupertino avait volontairement empêché des plateformes concurrentes de vendre de la musique compatible avec l'iPod, profitant aussi de la politique paranoïaque imposée par les maisons de disques.

Aux Etats-Unis, un procès en class action s'ouvre ce mardi, par lequel des possesseurs d'iPad réclament collectivement jusqu'à 350 millions de dollars de dédommagement, en raison de la politique de DRM imposée par Apple dans les premières années du lecteur de fichiers MP3. Mais il faut remonter dans la préhistoire de l'iPhone pour en comprendre les raisons. 

En effet, les plus jeunes lecteurs ne s'en souviennent pas, et sans doute même le développement du streaming fait que ces questions sont aujourd'hui devenues difficiles à comprendre. Mais il y a une dizaine d'années, lorsqu'Apple a lancé l'iPod et sa plateforme iTunes Music Store, il n'existait véritablement que trois moyens d'ajouter de la musique sur son iPod : ripper ses propres CD sur iTunes pour les importer dans le baladeur MP3, importer des fichiers MP3 téléchargés illégalement, ou acheter la musique morceau par morceau sur l'iTunes Music Store.

Or ce choix de conception a eu de lourdes conséquences pour le marché.

Des DRM sinon rien (de légal)

A l'époque, malgré un piratage massif qui faisait que les fichiers MP3 circulaient librement et pouvaient être utilisés sans aucune restriction technique par les internautes, les grandes maisons de disques imposaient encore que les plateformes de vente de musique en ligne vendent leurs fichiers avec des DRM, c'est-à-dire avec des verrous qui interdisaient ou limitaient la copie des fichiers achetés (ce qui faisait que les consommateurs légaux avaient un moins bon service que les pirates). Mais le format MP3 qui était déjà universellement reconnu par tous les appareils ne connaissait pas les DRM, ce qui obligeait les plateformes légales à utiliser un format propriétaire.

Or lorsqu'il a sorti son iPod qui a connu très vite un immense succès à travers le monde, Apple a choisi de ne supporter qu'un seul format de DRM, le siens, appelé FairPlay (un nom bien ironique). Les possesseurs d'un iPod n'avaient donc aucun choix s'ils voulaient acheter légalement de la musique en ligne. Pour accéder aux catalogues des grandes maisons de disques, ils devaient obligatoirement passer par iTunes Music Store. Les plateformes concurrentes étaient donc empêchées de s'adresser aux très nombreux clients potentiels qui utilisaient un iPod pour écouter de la musique.

Une interopérabilité rejetée par Apple

Cette situation de blocage était tout l'enjeu d'un conflit avorté en France, visant à imposer à Apple l'interopérabilité des DRM, au point que la loi DADVSI de 2006 avait même créé une Autorité de régulation des mesures techniques (ARMT), devenue l'Hadopi, pour tenter — en vain — de la faire respecter. Apple a toujours combattu cette disposition française, même jusqu'à très récemment.

Des procédures judiciaires ont aussi été engagées, en particulier par VirginMega. Mais en 2004, l'Autorité de la concurrence avait reconnu la position dominante d'Apple avec l'iPod (à l'époque 58 % des baladeurs MP3 vendus dans le monde), sans aller jusqu'à condamner un abus de cette position. L'autorité avait notamment appuyé son raisonnement sur le fait que les clients des autres plateformes avaient généralement la possibilité de graver sur CD les fichiers DRMisés qu'ils achetaient, et donc de les importer dans iTunes de cette façon. 

Un problème aujourd'hui dépassé

L'Autorité de la concurrence avait aussi estimé, ce qui fut avéré par la suite grâce à une prise de conscience des maisons de disques, qu'il était possible de vendre des MP3 sans DRM, compatibles avec l'iPod.

Mais si l'affaire resurgit aujourd'hui, c'est que les avocats des plaignants auraient découvert dans des e-mails de Steve Jobs les preuves que le défunt fondateur d'Apple avait explicitement imposé à ses équipes de rendre l'iPod incompatible avec toutes les nouvelles versions successives d'Harmony. La solution alors mise au point par RealNetworks pour assurer l'interopérabilité entre les DRM était systématiquement contrée par les nouveaux firmwares proposés aux possesseurs d'un iPod, ce qui n'a pas lésé que les concurrents d'iTunes, mais aussi les consommateurs qui étaient dépourvus du libre choix de leur plateforme.

Dans un e-mail envoyé à ses équipes en 2003, Steve Jobs s'était ainsi inquiété du lancement annoncé d'un service intitulé MusicMatch : "Nous devons nous assurer que lorsque Music Match lancera sa boutique de téléchargement de musique, ils ne puissent pas utiliser l'iPod. Est-ce que ça sera un problème ?".

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