La création d'une mission sur le financement de la filière culturelle à l'heure du numérique suscite beaucoup d'interrogations. Le choix d'une ancienne figure de la télévision aussi, au regard de ses liens avec le monde du cinéma et du petit écran. Autant de sujets que Pierre Lescure a tenu à expliquer et à contester lors d'une interview donnée à une radio suisse.

Pierre Lescure s'est engagé dans un travail herculéen en acceptant une mission qui doit d'une part déterminer l'avenir de la Hadopi et d'autre part trouver des pistes pour concilier la nécessité de financer la création culturelle et les nouvelles pratiques des Français. Tâche d'autant plus difficile qu'elle doit composer avec le bouleversement numérique amené par Internet et les nouvelles technologies.

L'ancien patron de Canal+ le sait. Il va lui falloir rapprocher des positions a priori irréconciliables. Interrogé vendredi par la radio suisse romande dans le cadre de l'émission Forum, il a rappelé "qu'entre les pro et les anti-Hadopi, il faut d'abord essayer de convaincre tout le monde, ce que je crois que nous sommes pratiquement parvenus à faire, de venir dans cette mission, dialoguer avec nous et étudier toutes les pistes".

Un nouvel acteur à l'heure du numérique : l'usager

Questionné sur la difficulté de définir un cadre national à l'heure où les acteurs viennent des quatre coins du monde, Pierre Lescure reconnaît que l'univers du numérique s'apparente à une "nébuleuse" dont les intérêts ne convergent pas toujours vers le même point. Et certains ont la stature de géant, ce qui leur donne la capacité d'éviter certaines mesures fiscales.

Ces géants "se délocalisent plus vite que vous ne changez de chemise et souvent ils ne sont pas traités fiscalement ou ils s'arrangent pour ne pas être traités fiscalement dans les pays où ils ont les plus grandes parts de marché", commente-t-il, évoquant en creux des sociétés comme Google, Apple, Facebook ou Amazon qui s'établissent en Irlande ou au Luxembourg pour profiter d'un régime plus favorable.

Mais il n'y a pas qu'eux. Il y a aussi l'usager, "qui est absolument essentiel" et qui était complètement invisible auparavant, à l'heure de l'analogique. "Chaque usager du net est quasiment lui-même un diffuseur. Donc il faut vraiment prendre en compte cette donnée nouvelle". Des propos qui font écho à ceux qu'il a tenu quelques jours auparavant sur la station Le Mouv'.

Pierre Lescure conteste les accusations de conflits d'intérêts

Âgé de 67 ans, Pierre Lescure a eu une longue carrière dans le privée : PDG de Canal+, membre du conseil de surveillance du groupe Lagardère, membres des conseils d'administration d'Havas, de Technicolor et de Nagra-Kudelski (qui édite des solutions de DRM et de streaming), de co-diriger Audionamix, société très proche de l'industrie cinématographique.

Inévitablement, la nomination de Pierre Lescure pour diriger une mission sur le financement de la création culturelle à l'ère d'Internet pose question. Comment une personne aussi proche des milieux du cinéma et de la télévision peut-elle assurer un travail objectif ? Cette contradiction manifeste a ainsi conduit les représentants du public à boycotter la mission Lescure. À la différence de l'ADAMI.

Jugeant la polémique "très marginale", Pierre Lescure dit être "en conscience parfaitement serein". "J'ai toujours travaillé dans le privé. J'ai accepté cette mission publique absolument gratuitement. Maintenant, c'est une mission, ça n'est pas un appel d'offres. Dont quelles que soient les solutions que nous proposerons, il ne s'agit pas de favoriser […]" telle ou telle entreprise.

"Je vais être au vu et au su de chacun"

"Je vais être au vu et au su de chacun. Je suis chargé d'une mission et j'ai un certain nombre de techniciens autour de moi qui vont des droits d'auteur de la propriété intellectuelle jusqu'au high-tech, et on va dialoguer. Chaque audition est mise en ligne en audio ou en vidéo et est consultable en permanence par chacune et chacun des citoyens intéressés", ajoute-t-il, à l'image de celle de Lionel Maurel et Silvère Mercier.

"Donc on verra aussi ce que je retiendrai à l'arrivée, moi et mon équipe des différentes auditions. Donc tout est à ciel ouvert, si j'ose dire. Il y a un blog participatif ou chacun pendant les trois ou quatre mois qui viennent va pouvoir apporter sa contribution, sera entendu ; il y aura du dialogue […]. Donc on ne peut pas dire que je sois conditionné par mes différentes casquettes". Circulez, il n'y a donc rien à voir.

Fixer les principes, même si la technologie évolue sans cesse

Quelles seront les pistes dégagées par la mission Lescure ? Y aura-t-il une loi particulière post-Hadopi ? Est-ce peine perdue face à une technologie sans cesse en évolution ? Toutes ces questions posées en filigrane par la radio suisse romande n'effraient pas l'ancien patron de Canal+. Car ce qui importe ici, c'est de fixer des principes, une orientation.

"J'ai parfaitement conscience que je ne vais pas sortir une espèce de mobile caldérien très complexe qui passerait ensuite au parlement. Il faut pérenniser les principes qui ont permis la diversité et la quantité de contenus culturels, sous toutes les disciplines […] Forcément à l'arrivée il y aura une forme de couche d'abonnement ou de licence. Et puis il y aura une offre graduée, comme il y a de la riposte graduée".

Mais après les discours, il faudra des actes.

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