Une controverse sur des tests de grossesse à écran digital a montré que la numérisation à outrance de certains objets pouvait soulever des indignations... qui ne sont pas toujours aussi légitimes que l'on pense.

Cet article est extrait de notre newsletter hebdomadaire Règle30. Nous publions exceptionnellement l’édition du 3 juin 2020 pour vous faire découvrir les sujets que Lucie Ronfaut aborde. Pour la recevoir tous les mercredis, abonnez-vous gratuitement sur cette page.

Foone Turing est le genre de personne qui aime bidouiller : des vieux ordinateurs, des logiciels obsolètes, des disquettes plus utilisées depuis des années… La semaine dernière, iel (Foone Turing utilise les pronom « they/them », en anglais, sur Twitter) a jeté son dévolu sur un test de grossesse électronique. Iel a démonté avec diligence l’objet, et a documenté ses découvertes dans un thread Twitter. Dans les entrailles de la petite machine, iel a trouvé un circuit intégré (avec des composants étonnamment puissants), une batterie et un petit écran LCD.

En démontant ce test de grossesse, Foone Turing avait un but : prouver si, oui ou non, un test électronique (qui affiche son résultat sur un écran numérique) est plus précis qu’un test classique (sans composants électroniques, et qui affiche son résultat via une petite bandelette).

Or, Foone Turing (et d’autres personnes avant iel) a découvert que ces fameux tests électroniques fonctionnaient sur le même principe que les autres. Ils sont aussi dotés d’une bandelette à traits. Les composants électroniques (le circuit intégré, trois diodes et deux capteurs) servent simplement à lire le résultat et à le retranscrire sur l’écran. « Franchement, c’est une arnaque », conclut Foone Turing. «  On achète des tests numériques parce qu’on pense qu’ils seront plus précis, mais ils marchent exactement de la même manière. »

Quand j’ai lu le thread de Foone Turing, je l’ai aussitôt partagé sur Twitter, persuadée d’être face à une arnaque classique que l’on réserve aux femmes et leur porte-monnaie (liste non exhaustive : les rasoirs dits « féminins » vendus plus chers que les autres, les serviettes hygiéniques et les tampons non remboursés et souvent plein de produits nocifs, etc). Puis, quelques heures plus tard, j’ai lu quelque chose qui m’a fait réfléchir.

Non, l’interface électronique n’est pas inutile

La blogueuse chinoise Naomi Wu, mieux connue dans la communauté des « makers » sous son pseudo de SexyCyborg, a réagi au thread de Foone Turing. « Les tests de grossesse sont fiables à 99 % en laboratoire, mais à 75 % quand ils sont réalisés en dehors, notamment à cause d’erreurs de lecture qui sont souvent liées au niveau d’éducation ou au statut socioéconomique », écrit-t-elle. « Donc non, ce n’est pas stupide d’utiliser une interface électronique pour aider les femmes à mieux lire ces tests. »

Cette remarque est intéressante, et justifiée, car elle pose la question essentielle de l’accessibilité. Être un ou une ingénieure qui bidouille un test de grossesse par curiosité, ce n’est pas la même chose qu’être une adolescente terrifiée à l’idée d’être enceinte, une personne avec une mauvaise vision qui aurait du mal à déchiffrer son test, ou tout simplement quelqu’un pour qui une grossesse est un évènement important (de manière négative ou positive), et qui pourrait mal lire la fameuse languette sous le coup du stress.

Cette affaire est, au final, une illustration parfaite des implications bien humaines des technologies et de leur utilisation dans notre vie. Ce qui ne signifie pas que l’on ne peut pas se poser des questions (elles aussi justifiées) sur la numérisation à outrance de notre quotidien, le recyclage des appareils électroniques, ou même sur le fait de devoir payer une machine pour faire respecter nos droits sexuels et reproductifs. Mais quand on a affaire à un appareil comme un test de grossesse — avec tous les enjeux politiques et sociétaux qu’implique le fait d’être enceinte ou de vouloir avorter — on ne peut pas se contenter d’agir comme si l’on démontait un bête PC.

«  Je retiendrai la leçon à l’avenir, quand je parlerai d’autres choses que mes activités habituelles d’explorer de vieux logiciels ou des machines étranges », a d’ailleurs conclu Foone Turing. «  Cette machine-là a des implications sociétales bien plus importantes, et j’aurais dû y faire attention. »

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Quelques liens

Sororité connectée

En France, 25 % des femmes déclarent avoir peur de marcher seules dans la rue. Une application pour smartphone peut-elle contribuer à les rassurer ? C’est le pari peut-être un peu optimiste du projet français THE SORORITY. Cette application française géolocalise ses utilisatrices qui peuvent, en cas de problème (agression, etc), se signaler à la communauté pour que les personnes à proximité lui viennent en aide. Pour en savoir plus sur cette initiative, vous pouvez lire l’article que lui consacre Korii par ici.

Peut-on montrer la mort sur Facebook ?

Alain Cocq, 57 ans, veut mourir. Ce Français, atteint d’une maladie incurable, a décidé de se laisser dépérir en direct, filmé par une caméra et le tout diffusé en ligne. Son but est de relancer le complexe débat sur la fin de vie en France. Alain Cocq avait d’abord choisi Facebook pour héberger son initiative. Le réseau social a cependant vite coupé la diffusion, car ses règles interdisent officiellement « la représentation de tentatives de suicide ». Alain Cocq, lui, revendique son droit à la liberté d’expression. Retour sur cette affaire, et sur ses enjeux hors ligne comme en ligne, du côté de Numerama.

TW : TCA

Le site américain Mashable a récemment lancé une chouette série d’articles sur le thème des algorithmes. Celui-ci est dédié à TikTok, et plus particulièrement aux dangers de l’application pour les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire (aussi appelés TCA). Encore plus que sur YouTube ou Instagram, elles sont confrontées malgré elles à la recommandation automatique (et en boucle) de contenus en rapport avec la nourriture, les régimes, etc. C’est à lire (en anglais) par ici.

Homophobie en duo

« Donelij » est un spécialiste des « vidéos de réaction » sur TikTok. En utilisant la fonction « duo » de l’application, il se filme en train de réagir aux vidéos d’autres utilisateurs ou utilisatrices, souvent de manière absurde. Le problème, c’est qu’il applique parfois ce modèle à des contenus LGBT : Donelij se filme en ayant l’air dégoûté ou choqué devant des personnes transgenres, des hommes qui portent des jupes, etc… Ses vidéos provoquent généralement un torrent de haine en ligne pour les personnes visées. Récemment, son compte a été suspendu par l’application. Donelij, lui, assure n’avoir jamais voulu provoquer de harcèlement. Cet article du New York Times (en anglais) revient sur cette histoire, et plus généralement le phénomène des vidéos de réaction et la responsabilité des influenceurs et influenceuses face aux agissements de leur audience.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

Cette rentrée (cette année !) a un goût d’angoisse. Personnellement, quand je suis stressée, j’aime me plonger dans la littérature de l’imaginaire, la fantasy, le fantastique, la science-fiction, pour m’évader de mon quotidien ou, au contraire, explorer plus profondément mes inquiétudes. Le livre dont je vais vous parler aujourd’hui relève plutôt de la seconde option.

Le goût de l’immortalité est un roman de Catherine Dufour, autrice française très prolifique, dont je pourrais assez facilement vous recommander toute la bibliographie. Il a notamment reçu le Grand Prix de l’Imaginaire en 2007. Il se présente sous la forme des mémoires de son héroïne. Elle a grandi à Ha Rebin, dans les années 2200, une ville dont la grande modernité technologique n’a d’égal que les grandes inégalités qui règnent entre ses habitants. En haut des tours, au-dessus du nuage permanent de pollution, vivent les riches, obsédé·es par les modifications génétiques et les analyses de santé. Sous eux, le reste de la société, plus ou moins chanceuse selon l’étage, jusqu’au sous-sol où règnent les « suburbains » et les « suburbaines », définitivement exclu·es de la société. C’est dans ce contexte assez peu réjouissant que débarque Cmatic, un entomologiste qui enquête sur le retour d’une maladie que l’on pensait disparue depuis des siècles.

Le goût de l’immortalité est un roman qui parle de mort. De son injustice sociale, de celle qui arrive trop vite ou pas assez, de celle à laquelle on ne peut pas échapper, sauf si on a la malchance de devenir immortel·le dans un monde en train de crever à petit feu. Si vous êtes d’humeur à vous faire peur avec les technologies et à réfléchir à votre propre mortalité, je vous le recommande chaudement.

Le goût de l’immortalité, de Catherine Dufour, Le livre de poche

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