Carrefour l'a annoncé en grandes pompes : ses poulets sont désormais tracés au moyen de la blockchain. Effet marketing ou réelle avancée logistique ? Rencontre avec les responsables du projet.

Si vous souhaitez gagner facilement de l’argent en 2018, mettez « IA » ou « Blockchain » dans une présentation commerciale. Cette boutade est malheureusement souvent confirmée par les acteurs, jeunes ou anciens, de l’industrie. Mais elle est injuste pour la blockchain en tant que technologie de rupture et pour les entreprises qui se l’approprient avec intelligence. La solution technique imaginée par Carrefour pour tracer sa nourriture entre peut-être dans cette deuxième catégorie.

Au cours d’une conférence qui avait été pointée du doigt à cause des suppressions de poste qu’elle annonçait, le groupe Carrefour semblait entrer en plein dans le XXIe siècle avec une annonce : il allait être un pionnier de la blockchain dans le domaine de la logistique et de la traçabilité. À l’époque, Numerama avait contacté le géant qui avait botté en touche, nous laissant croire à un projet sibyllin sans véritable ambition. Aujourd’hui, le groupe Carrefour a dévoilé son plan en détail et il faut reconnaître que l’utilisation de la chaîne de bloc dans le contexte de la filiation des produits alimentaires semble être une évidence.

L’éveil du poulet blockchain

Pour l’utilisateur, l’avancée est simple : tous les poulets d’Auvergne de la marque Carrefour seront désormais emballés avec un QR Code qu’il suffira de scanner avec l’appareil photo d’un iPhone ou une application appropriée pour Android pour ouvrir une page web. Celle-ci contiendra une chronologie des événements de la vie, de l’élevage, de la mort et du transport de l’animal. Le client pourra s’assurer qu’il a été élevé dans les conditions exigées par Carrefour, qu’il n’a pas été traité par des antibiotiques ou encore, découvrir à quel moment il a été enregistré dans le magasin. Bref, tout le cycle de vie d’un aliment est rendu public et accessible.

Et cette chronologie n’est pas une entrée étape par étape par un superviseur qui serait allé vérifier toutes ces choses en personne, des champs aux rayons. C’est précisément là où la blockchain intervient : chacun des corps de métier qui participent à la traçabilité des aliments a reçu une application qui lui permet d’ajouter une information dans un bloc qui va s’ajouter à la chaîne de bloc imaginée par le groupe Carrefour, vérifiée et vérifiable par tous les participants. Ainsi, le vétérinaire qui viendra vérifier les conditions d’élevage des poulets renseignera son verdict et l’intégrera à la chaîne de blocs. Chaque poulet bénéficiera ainsi de ce traitement unique, transparent, vérifiable et inscrit dans un registre presque impossible à falsifier.

« Carrefour ne prévoit pas un usage de cryptomonnaie : notre ambition est de tracer l’ensemble des informations au fil de l’eau. »

Interrogé par Numerama, Emmanuel Delerme, chef de projet innovation pour le groupe qui a chapeauté ce déploiement, nous confie les détails techniques : « Nous nous basons sur une blockchain open source, Ethereum en version 1.7+ pour être exact, déployée en privée pour les membres du consortiumCarrefour ne prévoit pas un usage de cryptomonnaie : notre ambition est de tracer l’ensemble des informations au fil de l’eau. »

Chaque « contrat intelligent » correspond donc à un moment du cycle de commercialisation de l’aliment : élevage, livraison, ramassage… et chaque filière peut inscrire des informations dans la chaîne de bloc qui correspond à ses métiers. Aujourd’hui, seul le poulet est concerné, mais Emmanuel Delerme nous assure que le déploiement pour toutes les filières du groupe Carrefour est en cours (fromages, œufs, etc.).

La transparence : un argument commercial

Contrairement à une base de données, Carrefour estime que la blockchain lui garantit de la transparence, de la sécurité des informations, de la confidentialité côté intervenants, mais également, une capacité à déployer rapidement la technologie pour d’autres secteurs. « Nous avons étudié plusieurs propositions pour développer des logiciels de base de données, mais à chaque fois, l’installation se faisait par filière et était complexe du côté de nos partenaires  », nous indique Hervé Gomichon, Directeur qualité et développement durable du groupe.

C’est aussi M. Gomichon qui prend la parole quand on lui demande quel avantage concurrentiel Carrefour espère tirer de cette aventure. Pour lui, la transparence est une position forte pour le groupe, mais aussi un vecteur d’achat. Une bonne traçabilité peut être ce qui va faire choisir un produit plutôt qu’un autre et grâce à la blockchain, Carrefour espère se positionner en leader sur ce contrat entre une grande surface et un client. « Du champ à l’assiette, nous cherchons à rendre le parcours d’un produit complètement transparentnous dit-il, C’est un contrat avec le client, mais aussi avec les producteurs qui doivent respecter des critères de qualité imposés par la marque.  »

Le « poulet blockchain » est donc loin des entourloupes dont on a l’habitude d’entendre parler. Et, peut-être, préfigure-t-il une manière à la fois compréhensible, rationnelle et novatrice d’introduire la blockchain dans des processus industriels trop longtemps restés opaques.

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