Avoir peur de l'IA, c'est avoir peur des personnes qui sont derrière ce concept. Dans sa première tribune pour Numerama, Vinvin nous invite à utiliser les bons mots pour défendre les bonnes causes.

Un article par jour pour nous faire peur avec l’IA (Intelligence Artificielle), et ça marche ! L’IA est vendue comme une puissance supérieure désincarnée, une force autonome et dominatrice qui pourrait remplacer l’homme. À entendre les gourous, Elle est une plaie d’Égypte, comme les criquets ou la grêle, qui s’abat sur nos maisons et contre laquelle on ne peut rien, nous, créatures finies, misérables assemblages de chair et de sang aux capacités limitées. L’IA bat le meilleur joueur de Go, compose de la musique, simule l’orgasme et prend des décisions de justice. Cette vilaine IA menace les emplois humains et rend nos QI obsolètes.

Quand Elle fonctionnera au quantique (puissance de calcul un million de fois plus rapide, à la louche), nous deviendrons alors pour elle l’équivalent d’un lombric, un truc visqueux qui ne sert à rien. Alors la divine IA appuiera sur un bouton et une armée de Pepper-Nao-Sophia-Atlas couplée à des drones assassins viendra nous éradiquer. Nous essaierons de courir dans la forêt, mais, surveillés de partout et bardés de nanocapteurs, nous serons désintégrés tandis que l’IA satisfaite poussera des rires synthétiques sardoniques, fière de nous avoir éliminés de la surface de cette Terre — que nous avons conchiée avec nos décisions humaines pourries.

Arrêtons le délire

L’IA n’a pas d’identité à la troisième personne du singulier, elle n’est pas Elle : arrêtons vite de l’anthropomorpher, c’est lui donner trop de pouvoirs. L’IA est une addition de projets mathématiques disparates, conçus et développés par des hommes, essentiellement chinois et américains, pour réaliser beaucoup de business et/ou changer le monde en fonction des motivations intérieures. L’IA est une discipline d’entreprise, comme la comptabilité ou la PAO. C’est une ligne dans le bilan, qui se compte en milliards, en chercheurs, en serveurs, en applications. C’est un investissement sur l’avenir, une technique de calcul, de synthèse, de comparaison, mais ce n’est pas Elle.

L’IA, des humains très faciles à trouver

L’IA, ce sont des humains très faciles à trouver. Ils travaillent chez Google, Baidu, Amazon, Alibaba, Facebook, Netflix, AirBnB ou dans les centaines de start-ups qui se créent chaque jour, portées par des wannabe-Zuckerberg. Les cadors de l’IA pèsent des milliards et, pour les plus malins, possèdent des piscines intérieures et des jolies voitures ; derrière le nom de l’IA se trouvent nos semblables — des mesquineries codantes, des humanités fragiles et imparfaites.

Ces types ont des visions pour nous, avec ou sans notre consentement, souhaitant même nous sauver en nous déposant sur Mars, comme le bienfaiteur Elon Musk ; c’est bien aimable à lui. Ils recrutent à tour de bras des cerveaux biologiques, tout en créant des comités de surveillance de leurs propres activités parce que, attention, « l‘IA pourrait un jour nous surpasser  », affirment-ils en levant un doigt prophétique. 

L’IA est humaine ; je répète : l’IA est humaine

Et c’est ça le problème…

Le danger ne vient pas de l’épée, mais de celui qui la tient. Les Seigneurs de la tech sont une nouvelle aristocratie dont nous allons de plus en plus dépendre. La vieille noblesse française compta dans ses rangs des saints, mais aussi des démons, de valeureux protecteurs comme de terribles criminels. L’aristocratie fut étêtée, car elle était injuste, mais voilà que notre appétit de servitude se manifeste à nouveau. Une servitude volontaire à base de doigts qui glissent tout seuls sur Candy Crush, qui commandent des livres en un clin d’oeil, trouvent un chauffeur disponible en 3 minutes sans avoir à sortir d’argent, connectent les amis dans des groupes, détectent des mélanomes, estiment le trafic, simplifient les tâches administratives, etc.

Les Seigneurs sont partout, ils sont rapides, fluides, efficaces, ils sont indolores et invisibles, ils se glissent sous nos poches et bientôt dans nos synapses, ils nous entourent et nous pénètrent, de nos artères à nos yeux, en passant par notre sommeil ou notre coeur, et peu importe qu’ils consomment des ressources indigestes, tant que c’est cool. Ils grandissent dans nos vies, l’eau chauffe et nous ne la sentons pas bouillir…

Endormis, nous laissons gentiment les Seigneurs de la Tech nous mâcher l’existence et observons le montant de leurs fortunes augmenter et peu importe ; leur destin nous convient tant qu’on peut liker des vidéos et allumer la lumière à la voix.

Allez-y mes Seigneurs, je veux mon taxi dans la minute.

Je ne dis pas que c’est mal…

Il y a les bons et les mauvais seigneurs, mais dans tous les cas nous en sommes les vassaux. Plutôt que de mobiliser nos peurs sur l’IA, cette abstraction effrayante sortie d’un film de SF, concentrons-nous sur ceux qui la développent, un par un, sans rien lâcher. Il me paraît plus facile de coller des contraintes à des humains identifiés que de lutter contre un progrès disséminé dans le cloud. Il me semble non négociable de demander à ces types dont on ne sait rien, mais qui font fructifier nos identités, ce qu’ils pensent de la mort, de la vie, du bonheur, de l’éthique, de la santé, des vieux, de l’éducation…

Si un millier d’entreprises font le business, collons des mouchards dans la botte de chacun de leurs boss, avant que ce soit trop tard et que nous soyons définitivement englués dans un bain numérique incontrôlable. Les Seigneurs de la Tech collectent gratuitement ce que nous sommes pour simplifier nos vies. Échange de bons procédés ? Je ne sais pas. Un peu tôt pour en juger… Ce qui est sûr c’est qu’on n’arrêtera pas le processus, que jamais dans la petite histoire de notre humanité nous avons su rétrograder. On invente, on teste, on fait tout péter et on corrige. C’est l’histoire de nos inventions comme de notre ADN, une correction permanente, un réajustement. Dans ce processus de réajustement, ne nous laissons pas enfumer.

L’IA n’est pas un bloc uniforme ou une entité conceptuelle isolée

Nous pouvons commencer par ne plus parler de l’IA comme d’un bloc uniforme, d’une entité conceptuelle isolée : les mots ont un sens. Parlons des entreprises de l’IA, des entrepreneurs de l’IA, des chercheurs de l’IA, des développeurs de l’IA, des codeurs de l’IA, des data scientists de l’IA… Parlons des femmes et des hommes de l’IA qui signent les algorithmes, connaissons leurs noms et leurs missions, décortiquons leurs motivations.

Soyons maîtres de nos renoncements en connaissance de cause.

Ils savent tout de nous : sachons tout d’eux

Si on me demandait, je proposerais la transparence réciproque des données. OK pour utiliser qui je suis, si je sais qui gère mon profil. Ok pour que Mark Zuckerberg soit milliardaire, si je connais la réalité de ses intentions, de ses motivations, les siennes et celles de ses dirigeants, et s’il s’engage contractuellement sur des Conditions Générales d’Exploitation, une charte officielle dont il devrait répondre. Car me donner accès à des vidéos rigolotes et des fake news n’est pas un apport de vie suffisant dans la négo.

Gérer des données donne un gros pouvoir, et donc une grosse responsabilité comme disait l’autre. Diriger une licorne va devenir politique, et mon identité va servir de monnaie et de bulletin d’acceptation. J’ai l’intuition qu’un jour un nouveau Facebook surgira, plus clair dans ses principes, plus généreux dans sa démarche, plus équitable dans le rapport de force, plus innovant dans la proposition générale.

Je rêve bien entendu d’un beau Facebook européen un peu porté par ces valeurs qui font notre petit cachet, nous les vieux descendants des Lumières : la liberté, la fraternité, le respect, la solidarité, tous ces concepts un peu cucul, mais qu’on aime bien quand même. Un géant européen un tantinet philosophe, l’enfant de Steve Jobs et de Rousseau. Comme ce n’est pas prêt d’arriver, je me contente de rester vigilant.

L’IA ne me fait pas peur, car elle n’existe pas. Mais gaffe aux Seigneurs planqués derrière…

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